Source: Le Soir, édition 07/07/06 - p. 14 Forum
Eclairage / Carte Blanche
Rik Coolsaet, directeur, Romeo Matsas, chercheur
au département "Sécurité et Gouvernance mondiale" de l'Institut Royal des
Relations Internationales (IRRI) à Bruxelles
Le 7 juillet 2005, quatre
explosions dans le réseau de transport en commun londonien causaient la mort de
cinquante-deux personnes. Un an après, l'image d'Al-Qaïda commanditant ces
attaques a laissé place à une vision plus réaliste de l'origine et des
motivations de leurs auteurs.
La majorité des experts est en effet aujourd'hui d'avis
qu'Al-Qaïda a cessé d'être le cerveau derrière le terrorisme djihadiste.
Celui-ci apparaît plutôt comme un phénomène international chaotique et non
structuré, qui se nourrit principalement de circonstances locales alors que la
situation mondiale, qu'il s'agisse de l'Iraq ou du conflit
israélo-palestinien, joue un rôle de catalyseur.
En résulte un patchwork de groupes locaux aux motivations
différentes selon les régions. Ces groupes établissent parfois de liens
ponctuels entre eux et partagent une rhétorique et une certaine vision du monde.
Cependant, ils ne répondent ni à un plan d'ensemble ni à une quelconque
structure hiérarchique commune.
Cette situation témoigne du succès indéniable des efforts et
de la coopération internationale entre services de renseignement et de police
qui ont brisé l'épine dorsale d'Al-Qaïda et compliqué la perpétration d'attaques
de grande ampleur, tel que le 11-Septembre. Paradoxalement, cette évolution rend
aussi plus complexes les opérations de lutte contre le terrorisme et leur
confère un contenu plus politique que militaire.
Le phénomène terroriste djihadiste repose principalement sur des groupuscules locaux
En Europe aussi, comme l'annonçaient les attentats de Madrid du 11 mars 2004 et l'assassinat du cinéaste néerlandais Theo van Gogh, le phénomène terroriste djihadiste repose principalement sur des groupuscules locaux, composés d'individus, souvent jeunes, qui s'autoradicalisent, s'autoorganisent et s'autofinancent. S'ils s'inspirent également de la situation internationale, les frustrations résultant d'un manque d'intégration sociale font ici office de cause locale. Puissant inspiration idéologique et modus operandi sur internet, ces groupuscules évoluent tout au long d'un processus de radicalisation avant d'entrer dans la phase opérationnelle de préparation d'un attentat.
A la base de cette radicalisation, il n'est pas question de religion, mais d'une recherche d'identité et de repères
A la base de cette radicalisation, il n'est pas question de
religion mais d'une recherche d'identité et de repères, d'une réaction à un
sentiment de manque de reconnaissances. Phénomène par ailleurs largement répandu
au sein de notre société, cette recherche d'identité est rendue plus compliquée
du fait qu'il s'agit en l'occurrence de jeunes gens, souvent issus de la
migration et en décrochage par rapport au reste de la société. A ceux-là, la
vision du monde radicalise et violente du terrorisme djihadiste offre une
identité qui est à la fois mondiale, exclusive de toute autre identité
nationale ou sociale et dont la pertinence est tant politique que religieuse.
Dès lors, nos sociétés doivent éviter d'entrer dans le jeu
des extrémistes et de légitimer leur vision d'une identité essentialiste et
intégrale en reprenant cette thèse et en la projetant à l'ensemble de nos
concitoyens musulmans. En effet, le risque existe que, de la sorte, on ne
fournisse la base de futures oppositions et complique la tâche de nos sociétés
pour prévenir la radicalisation en leur sein.
Le problème est que plusieurs éléments, parfois anodins,
contribuent à légitimer cette grille de lecture identitaire alors que se
développe en parallèle, depuis le 11-Septembre, un discours de forte
polarisation entre "Occidentaux" et "Musulmans" - qui semble répondre à la
rhétorique djihadiste du "Nous" contre "Eux" - et qui s'appuie notamment sur une
démarche erronée consistant à lire l'actualité sous un angle uniquement
religieux ou culturel.
Témoignent de cette démarche, à des degrés divers, certaines
tentatives de comptabiliser les musulmans d'Europe, qui suscitent
l'interrogation quant aux présupposés culturels d'une méthode visant à
additionner des nationalités d'origine pour en inférer une identité religieuse,
ou la multiplication de sondages et publications qui analysent l'opinion
publique musulmane comme une réalité en soi, distincte de toute autre influence
sociale ou nationale, et parfois comparée à l'opinion des "Occidentaux" quand
bien même l'ensemble des individus concernées sont des citoyens européens.
Un travail de recherche est mené pour comprendre comment cette radicalisation se transforme en acte terroriste
Il ne fait aucun doute qu'à l'instar
d'autres formes antérieures de terrorisme en Europe, le terrorisme djihadiste
finira par disparaître. Le temps qu'il faudra pour y parvenir dépendra des
efforts des forces de sécurité et de renseignement mais surtout de la manière
dont notre société évitera la spirale de la radicalisation.
Un important travail de recherche est actuellement mené pour comprendre les
dynamiques à l'oeuvre dans ce processus et comment cette radicalisation se
transforme en acte terroriste. Comprendre ces dynamiques n'exonère en rien les
auteurs des attentats mais permettra d'intervenir sur les causes profondes du
terrorisme.
Ce défi n'est en tien l'affaire des seuls migrants, des
"allochtones", des communautés musulmanes ou encore des "Belges de souche", mais
se pose à l'ensemble de notre société et des autorités.