Source : L'Echo
http://www.lecho.be
02 Sept. 2008

Quel est le but de notre engagement en Afghanistan?

Sven Biscop, chercheur à EGMONT (Institut Royal des Relations Internationales) Professeur invité au collège de l'Europe à Bruges et à l'Université de Gand

Dernièrement, je participais à un exercice de prospective sur notre environnement de sécurité en 2030 organisé par le ministère de la Défense d'un Etat membre de l'Union européenne. Selon un haut gradé de l'armée de ce pays, le scénario le plus probable serait qu'en 2030, l'Otan se trouverait en Afghanistan et n'aurait toujours pas réussi sa mission. en d'autres termes, si l'Otan se retirait le 1er janvier 2031, le régime afghan tomberait le lendemain. Ma réaction fut: "Vous avez peut être raison mais, si vous croyez vraiment à ce scénario, pourquoi vos soldat resteraient-ils jusqu'en 2030?".

Cette anecdote est illustrative de l'évolution de la pensée stratégique en Europe à l'égard de l'Afghanistan. Sans vouloir mettre fin à la mission de l'Otan, peu croient encore que l'opération, comme elle est menée actuellement, engrange des effets permanents. Mais comme cette position va directement à l'encontre de celle des Etats-Unis, aucun gouvernement n'ose l'admettre.

Au sommet de l'Otan à Bucarest en avril une nouvelle jolie déclaration sur l'Afghanistan fut don adoptée, suite à laquelle peu de choses ont changé sur le terrain. Entre-temps des soldats meurent. Est-il honnête de projeter des forces quand on ne croit pas vraiment à leur mission?

Une des raisons de cette situation est que la présence militaire actuelle ne suffit pas à contrôler l'ensemble du territoire afghan, ce qui est une condition pour le développement politique, social et économique.
Ainsi, les troupes de l'Otan "libèrent" des villages, se retirent, et quelques semaines plus tard reviennent "libérer" le même village...
Voilà un blocage qui peut persister encore pendant des années: les taliban n'ont pas la capacité de vaincre l'Otan, mais l'Otan ne parvient pas à vaincre les taliban non plus. Par ailleurs, il ne faut pas s'attendre à une augmentation substantielle des forces sur le terrain, qui dépasseraient quelques centaines de fantassins par ici et quelsques avions de combat par là. Les Européens touchent déjà les limites de leurs capacités (vu leurs engagements au Kosovo, au Tchad et au Liban) et la seule possibilité serait un transfert des troupes américaines après leur départ d'Irak, ce qui n'est prévu que pour 2011.

En effet, l'Irak est une autre cause du malaise actuel. Transformer l'Afghanistan en un pays bien gouvernée et plus ou moins démocratique aurait toujours été extrêmement difficile, mais quand certains de nos pays ont en plus envahi l'Irak, c'est peut être devenu une mission impossible. Non seulement n'avait-on pas la capacité pour mener simultanément deux opérations désormais à chaque intervention perçue comme "occidentale".

En 2001 tout le monde était d'accord pour mettre fin au sanctuaire d'Al-Qaïda et au régime des taliban qui le soutenait. Mon objet n'est donc pas de plaider pour un retrait d'Afghanistan, mais est un appel à un débat stratégique sur les objectifs de notre engagement dans ce pays. L'objectif de créer un état démocratique est-il toujours réaliste, vu le contexte international et nos capacités? Si la réponse est positive, que doit-on changer dans notre stratégie pour y parvenir? Sinon, quel pourrait être un objectif plus modeste? Peut-on négocier avec les taliban? La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan peut-elle être fermée? Doit-on demander plus de contrôle sur les décisions du gouvernement Karzai?

Il n'existe pas de réponses simples. Peut-être pouvons-nous vivre avec un Afghanistan moins démocratique, à condition qu'il n'offre pas de sanctuaire aux groupes terroristes (et aussi autorise nos forces spéciales à opérer sur son territoire), comme en Irak où le gouvernement actuel ne répond pas aux idées initiales des Etats-Unis. Mais ceci n'est pas un message sympathique pour ces Afghans qui soutiennent notre présence. Le débat doit être mené, afin que, par après, chacun soit convaincu de la cause pour laquelle nos forces sont projetées dans les zones à risque.
Le débat belge sur l'envoi des F-16 doit être vue dans ce contexte plus large. Alors que l'Otan n'a pas entamé ce débat, il était peut-être moins évident d'envoyer des troupes supplémentaires. Mais si un tel débat mène à un consensus sur une stratégie nouvelle ou adaptée, la Belgique doit (continuer à) y contribuer, même si cela implique des opérations de combat.