>Islam>
COLLOQUIUM
"Islam, Society, Modernity"
Brussels, 7-8 Oct. 2004
Le gouvernement AKP en Turquie: paradoxe ou synthèse
Prof. Füsun Türkmen,
Université de Galatasaray, Turquie
Introduction
Lorsque, le 3 Novembre 2002, le Parti de la Justice et
du Développement (Adalet ve Kalkmma Partisi- AKP) a remporté les
élections législatives en Turquie avec 34% des voix,
un frisson a parcouru le monde politique turc ainsi que
les capitales européennes. La Turquie était-elle en train de tomber en
proie à l'intégrisme islamique? L'appréhension n'était
d'ailleurs pas tout à fait infondée puisque le parti
politique en question était l'héritier d'un mouvement auto-proclamé de
confession islamiste. Une mobilisation laïque s'ensuivit à l'intérieur
du pays, mettant la bureaucratie civile et militaire, ainsi qu'une
partie des rives du vieux continent.
Il n'en fut rien.
Après quelques mois de tâtonnement auquel mit fin l'avènement de M. Recep Tayyip
Erdogan à la tête du parti et du gouvernement, l' AKP émergeait en
champion des réformes préconisées par l'UE, déterminé à poursuivre la
candidature de la Turquie "u au point que la situation est devenue
paradoxale: un parti stigmatisé par les élites kémalistes, parfois
présenté comme un danger pour la laïcité et la démocratie, semble
vouloir réaliser le rêve séculaire de l'intégration européenne de la
Turquie".[1]
Mais s'agit-il vraiment de paradoxe?
Notre quête sera celle d'une tentative de réponse à cette question à travers l'exploration de la double dichotomie qui a caractérisé le processus de modernisation en Turquie depuis le 19ème siècle: d'une part une modernisation étatiste et une résistance traditionaliste, et d'autre part, la coexistence paradoxale du conservatisme religieux et du libéralisme au sein-même de cette résistance. Issue de cette dialectique, la politique actuelle de l'AKP semble tendre vers une synthèse entre conservatisme religieux et libéralisme - ce qui n'exclut pas de temps en temps la recrudescence des réflexes traditionalistes sous le label du concept "conservateur démocrate".
Avant d'en définir les caractéristiques, il nous semble opportun d'entreprendre, en premier lieu, un bref compte-rendu de la performance de l'AKP en politique étrangère. En second lieu, nous nous proposerons d'aborder le parcours et les particularités de l'islamisme en Turquie pour, finalement, aboutir à la nouvelle idéologie du gouvernement turc actuel, le tout dans la perspective d'une éventuelle adhésion à l'UE et ses conséquences pour les deux parties, à savoir la Turquie et l'Union Européenne elle-même.
D'après le programme officiel du parti, la politique étrangère de la Turquie se doit d'être conforme à la conjoncture de l'après- Guerre Froide, c'est à dire basée sur les nouvelles dynamiques régionales et globales, tout en restant flexible, réaliste et dépourvue de préjugés?[2] Quant aux relations avec l'Europe en particulier, on déclare que « ...la Turquie a toujours maintenu des relations très étroites avec l'Europe au point de vue géographique et historique. Par conséquent, les relations avec les pays d'Europe continueront d'occuper une place prioritaire dans le cadre de la politique étrangère de la Turquie qui remplira le plus rapidement possible, ses engagements en vue de l'adhésion à l'Union Européenne ».[3] Il est également proclamé que, parallèlement à sa contribution en matière de sécurité collective à l'OTAN, la Turquie continuera à entreprendre les efforts nécessaires afin de prendre la place qui lui revient au sein de la politique de sécurité et de défense commune de l'Union.[4]
Cette prise de position a, en effet, été confirmée par la suite à travers l'action concrète du gouvernement. Selon Didier Billion, "l'arrivée de l'AKP au pouvoir en 2002, a marqué une accélération du mouvement des réformes pour satisfaire les exigences de la Commission européenne, en vue de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. Le gouvernement turc a ainsi multiplié les réformes parlementaires, institutionnelles, constitutionnelles pour atteindre les exigences du traité de Copenhague: élargir les champs des libertés individuelles et amorcer les transformations économiques".[5]
1.1 Réformes entreprises
Déjà entamée par le gouvernement précédent à partir de Février 2002, la série de réformes entreprises par l'AKP comprend, jusqu'à ce jour, cinq "paquets" de lois d'harmonisation ainsi que l'amendement partiel de la Constitution.[6]
Entrée en vigueur le 11 Janvier 2003, la "quatrième loi d'harmonisation" - les trois premières ayant été adoptées antérieurement à l'élection de l'AKP - introduit des changements significatifs dans le cadre de l'expansion de la liberté d'association, la dissuasion contre la torture et le mauvais traitement ainsi que les droits des détenus. A cette fin, plusieurs lois, dont le Code Civil, le Code Pénal, le Code de la Procédure Pénale et la Loi sur la Poursuite des Fonctionnaires et Employés Publics furent amendés.
En vigueur depuis le 4 Février 2003, la "cinquième loi d'harmonisation" renferme des dispositions sur l'élargissement du droit à un nouveau jugement et l'amendement de la
Loi sur les Associations, remplaçant l'emprisonnement par un paiement d'amende dans certains cas.
La sixième loi d'harmonisation, en vigueur depuis le 19 Juillet 2003, constitue un tournant définitif avec l'abolition de la peine de mort, "excepté en cas de guerre ou menace imminente de guerre", conformément au Protocole No. 6 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme (CEDH). Le Code Pénal fut également amendé afin d'abolir les réductions de peine en cas de crimes d'honneur et la Loi 3842 fut modifiée pour élargir les droits de ceux détenus par les Cours de Sûreté de l'Etat. Dans le cadre de la liberté d'expression, le terrorisme fut redéfini à travers l'amendement de la Loi Anti-terroriste, rendant l'usage de force ou de violence comme condition indispensable pour l'existence de ce crime. Autre sujet controversé, le droit d'émission dans les langues et dialectes autres que le turc fut accordé par l'amendement de la Loi sur l'Etablissement et l'Emission des Chaînes de Radio et de Télévision.
Quant à la "septième loi d'harmonisation", entrée en vigueur depuis le 7 Août 2003, elle apporte des changements considérables dans les domaines de la liberté d'expression, d'association, des détenus, en matière religieuse ainsi que culturelle, et dans les relations entre civils et militaires. Dans ce contexte, la Loi sur le Conseil National de Sécurité et le Secrétariat Général du Conseil fut modifié afin de souligner le rôle consultatif de ce dernier et de permettre la nomination d'un civil au poste de Secrétaire Général. En effet, ce poste est aujourd'hui occupé par un ancien diplomate.
Adoptée en date du 7 Mai 2004, la "huitième loi d'harmonisation" amende certains articles de la Constitution concernant: l'égalité devant la loi, modifiée en faveur de l'égalité entre les hommes et les femmes; les références à la peine de mort, irradiées des articles concernés; la primauté des traités internationaux sur les lois en cas d'incompatibilité entre les deux; l'abolition des Cours de Sûreté de l'Etat.
Finalement, la "neuvième loi d'harmonisation", entrée en vigueur le 14 Juillet 2004 abolit, sans exception, la peine de mort au sein de diverses lois, en conformité avec le Protocole No. 13 de la CEDH et met fin à la présence des membres militaires au sein du Conseil Académique Supérieur, du Haut Conseil de la Radio et de la Télévision, du Haut Conseil de la Communication, ainsi que du Conseil de Protection des Mineurs contre les Publications Nocives.
Bien que la mise en oeuvre de certains droits et libertés prévus dans ces lois pose encore des problèmes au niveau de l'application - dû principalement à la difficulté d'adaptation de la mentalité collective bureaucratique - il est indéniable que les réformes ont contribué de manière spectaculaire à la disparition progressive des tabous en Turquie. Des sujets longtemps controversés tels les droits culturels ou encore le rôle politique de l'armée sont aujourd'hui librement discutés sans pour autant conduire à une polarisation.
Malgré quelques hauts et bas dont les raisons sont diverses, il faut admettre que le gouvernement y est pour beaucoup dans cette évolution, arborant, d'une part, sa détermination en faveur de la démocratisation et faisant preuve, d'autre part, de flexibilité et de prudence devant les résistances et crispations internes.
1.2 Chypre: le soutien au Plan Annan
Sous l'impulsion de l'éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union Européenne, le problème de Chypre, sclérosé depuis l'intervention turque en 1974, connut un déblocage à travers le processus de paix lancé par le Secrétaire Général des Nations Unies, M. Kofi Annan, à partir de 2002.
Le plan de réunification pour la République de Chypre dans le cadre d'une fédération, baptisé Plan Annan, prévoyait la réunification de la partie turque située au Nord et de la partie grecque, située au Sud de l'île. Y était stipulée la pleine liberté d'installation et de propriété sur toute l'île dans un délai de 19 ans. La partie chypriote grecque obtenait une augmentation de 9% de son territoire avec, pour conséquence, le retour de 100 000 chypriotes grecs pendant la période de transition de cinq ans. Les autres réfugiés dont les maisons étaient situées dans le Nord de l'île allaient récupérer leurs biens mais se retrouveraient sous administration turque. Selon le plan, la Turquie et la Grèce étaient autorisées à garder chacune 6000 soldats dont le nombre décroîtraient progressivement jusqu'à 650 pour la Turquie et 950 pour la Grèce au moment de l'adhésion de la Turquie à l'UE. La Turquie gardait également un droit d'intervention en cas de problème entre les deux communautés.
Mis à part les premiers mois de l'AKP au gouvernement où l'actuel Ministre des Affaires Etrangères, M. Gül, encore en cours d'adaptation, était Premier Ministre, le nouveau gouvernement endorsa le Plan Annan sans ambiguïté.[7] Il est inutile de souligner que la question de Chypre, taxée de "cause nationale" depuis le début, allait soulever un débat des plus passionnés en Turquie. D'un côté, les milieux dits nationalistes renfermant la bureaucratie civile et militaire, les élites autoproclamées kémalistes et le Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi- CHP) à l'opposition, tandis que de l'autre, le gouvernement AKP, les milieux libéraux y compris le monde des affaires, et l'intelligentsia pro-UE se retrouvèrent au sein d'une âpre concurrence patriotique. A tel point qu'en réponse au Président de la République, M. Ahmet Necdet Sezer, qui critiqua le gouvernement pour avoir outrepassé les recommandations du Conseil National de Sécurité, le Premier Ministre, M. Erdoğan, rappela que, dans les pays démocratiques "la sphère d'influence de l'armée était bien définie" et que "les mécanismes de décision étaient claires".[8]
Selon certains, M. Erdoğan s'attaquait, à travers la question chypriote, au blocage de l'armée turque et de l'establishment kémaliste.[9] Les enjeux étaient pourtant bien plus grands et au delà des luttes intestines politiques. Il s'agissait non seulement de l'avenir de Chypre mais aussi de la candidature d'Ankara à l'UE.
Pleinement conscient de la situation, le gouvernement Erdoğan fit de son mieux pour, d'abord persuader, ensuite contourner le Président chypriote turc Rauf Denktaş qui s'obstinait à rejeter le plan en s'appuyant sur' ses nombreux alliés en Turquie. Le 2 Janvier 2004, le gouvernement AKP demanda la reprise des négociations sur le Plan Annan, bloquées par M. Denktaş. Au cas où les chypriotes se montreraient incapables de trouver un compromis, le chef du gouvernement turc autorisa M. Annan à trancher les désaccords et à soumettre son plan à des référendums au Nord comme au Sud.[10]
La détermination manifestée par le gouvernement turc à résoudre le problème chypriote ne suffit pas, hélas, à convaincre M. Papadopoulos, Président chypriote grec, autre vieux combattant intraitable. Son chauvinisme ne laissa pas ses compatriotes indifférents qui votèrent non au Plan Annan à une majorité de 76%, contrairement aux chypriotes turcs qui votèrent oui, à une majorité de 65% lors du référendum organisé par l'ONU le 24 Avril 2004. Sûrs de leur admission déjà garantie au sein de l'Union Européenne, les chypriotes grecs ainsi abandonnèrent la solidarité avec leurs compatriotes turcs.
L'issue décevante du processus de paix ne devrait, cependant, pas éclipser la performance du gouvernement AKP. Défiant opposants internes et externes, M. Erdoğan ne s'est pas gêné d'ébranler les dogmes nationalistes au nom de la réconciliation et de l'intégration européenne. Sa croisade en faveur du Plan Annan marque de façon concrète sa politique d'ouverture conforme aux dynamiques et valeurs du monde contemporain.
1.3 A cheval sur deux continents
La politique europhile - et non moins atlantiste ;- de l'AKP se trouve doublée d'affinités particulières avec les pays musulmans. Conformément au programme du parti, "l'importance attachée aux relations bilatérales ainsi qu'à celles menées au sein de l'Organisation de la Conférence Islamique"[11] trouve, en effet, son application dans un dialogue privilégié entretenu avec le monde arabe et iranien.
Dans une période particulièrement houleuse pour le Moyen Orient, il est important que la Turquie, pays musulman, laïc et démocratique à la fois, ait un accès sans entraves aux divers gouvernements de la région qui, traditionnellement, se sont toujours un peu méfiés de l'orientation occidentale d'Ankara. D'autant plus que l'Occident, sans avoir besoin de l'entremise de la Turquie pour cela, mais pouvant mieux profiter de la conjoncture, a plus que jamais intérêt à développer ses liens avec ces pays qui risquent à tout moment de chavirer dans l'orbite d'un radicalisme anti-occidental.
Les Etats-Unis, conscients des enjeux malgré une politique étrangère discutable, ont, en effet, lancé l'idée du Grand Moyen Orient afin de pouvoir contrer ce risque par un effort de développement économique et social accompagné d'une démocratisation à grande échelle des sociétés moyen orientales. La Turquie, désignée "pays modèle" dans le contexte de ce projet, s'est montrée distante et méfiante envers ce rôle qui lui fut presque officiellement attribué, craignant d'offusquer les susceptibilités régionales en jouant au "grand frère". D'autre part, le discours des dirigeants de l'AKP trahit une identification quasi naturelle avec ce rôle, lorsque, par exemple, M. Gül incite ouvertement les pays du Golfe à adopter des méthodes plus démocratiques de gouvernement ou encore M. Erdoğan, lors de sa dernière visite officielle en Iran déclare: «Les pays qui optent pour la libéralisation dans le domaine économique ainsi que dans celui des droits et libertés fondamentaux sont ceux qui profiteront du processus de mondialisation en cours. Ceux qui, au contraire, se retranchent derrière des murs de méfiance, doutent du changement, refusent à leurs citoyens toute ouverture économique et politique, sont voués à rester des spectateurs »[12]. Se démarquant le plus clairement possible d'un islamisme à l'iranienne, M. Erdoğan indique par ces propos que son gouvernement incarne l'ouverture sur deux mondes tout en ayant opté contre celui de l'obscurantisme.
Comment se fait-il que l'AKP ait abandonné l'euroscepticisme traditionnel du mouvement islamiste en Turquie? Ceux qui se limitent à expliquer la politique étrangère par la politique étrangère, attribuent cette transformation au réalisme politique, au pragmatisme, à la pression interne et externe[13]. Ainsi, afin de pouvoir séduire l'électorat du centre-droit, le parti aurait délibérément abandonné son approche islamiste pure et dure, en devenant le champion de la cause européenne. Il s'agirait là du réalisme politique typique des partis de masse non-conformistes qui finissent toujours par modérer leurs positions immédiatement avant ou après leur victoire électorale[14]. Le pragmatisme des dirigeants de l'AKP se serait manifesté à travers leur perception du fait que l'UE leur permettrait de réaliser plus facilement leurs objectifs politiques. Autrement dit, certaines libertés auxquelles ils tiendraient particulièrement - tel que l'exercice de la liberté religieuse - ne pourraient s'établir en Turquie qu'avec la démocratisation préconisée par les critères de Copenhague. Soulignons, cependant, une erreur de jugement de la part des défenseurs de cette idée: les critères de Copenhague constituent un tout dans le cadre duquel il est impossible de choisir une catégorie de liberté quitte à bafouer les autres. Par conséquent, il serait paradoxal de rêver d'établir un ordre théocratique basé sur ces critères.
Quant à la pression exercée par les institutions républicaines en Turquie contre toute infraction islamiste de la Constitution, elle n'est sûrement pas négligeable dans la transformation de l'AKP. Si l'on y ajoute l'arrêt de la Cour Européenne des Droits de l'Homme prononcé en Juillet 2001 en faveur de la fermeture, en 1998, du Parti de la Prospérité (Refah Partisi- RP), prédécesseur idéologique de l' AKP, "afin de remplir la nécessité de protéger une société démocratique", il devient clair que l'Europe non plus n'est pas susceptible de tolérer les manifestations d'un Islam politique traditionaliste, ou encore intégriste. Par conséquent, l'AKP se trouve face à un choix où l'orientation vers les valeurs européennes plutôt que celles d'un islamisme militant, devait forcément l'emporter.
A ce niveau, il serait pertinent de se demander si les seules raisons de cette transformation apparente sont celles qui viennent d'être mentionnées. Conscients, d'une part, de l'irréfutabilité des motivations politiciennes qui sont certainement présentes dans l'esprit de tout dirigeant politique y compris ceux de l'AKP, nous devrions, d'autre part, essayer d'approfondir l'analyse du phénomène en tenant compte de l'interaction du politique avec le social, à travers l'évolution dialectique du processus de modernisation en Turquie.
II - EVOLUTION ET ALTERITE DE L'ISLAM POLITIQUE EN TURQUIE
"Comme dans tout pays musulman qui a connu la modernisation autoritaire, les tensions entre l'Occident et l'Orient, entre la modernité universelle et l'identité particulariste, entre la laïcité et la religion travaillent en profondeur la société turque"[15] .
Ce rapport dialectique se profila déjà à l'horizon lors du 19ème siècle, au moment où les premiers mouvements de réforme apparaissaient en Turquie[16]. Lorsque, à la suite de la Révolution Française, la triple influence européenne -économique, politique, et idéologique a pénétré au sein de l'Empire Ottoman, cela provoqua deux sortes de réactions: d'une part, la tentative de l'Etat et de ses serviteurs de renforcer l'appareil étatique en centralisant davantage l'administration; d'autre part, la résistance à ces pressions.
Ainsi commença l'histoire moderne de la Turquie, marquée par le conflit entre valeurs occidentales et orientales, tendances étatistes et libérales, sans oublier l'interaction de ces facteurs entre eux. La première esquisse de synthèse entre ces tendances antithétiques fut une série de réformes entreprises dans les domaines du droit, de l'éducation, des finances et des institutions initiées par l'Edit de 1839. Suivirent l'Edit de 1856 et la Constitution de 1876 qui fit de l'Empire Ottoman le premier Etat musulman possédant une constitution écrite. L'interruption des mouvements de réforme pendant trente ans sous le règne d'Abdülhamid II tendit à supprimer les idéologies nationalistes et libérales nouvellement apparues et à réorienter l'Empire vers son héritage islamique en plaçant le Palais au centre de la bureaucratie. Mais, paradoxalement, certaines réformes administratives et techniques continuèrent à être tolérées et certains grands bureaucrates impériaux préconisèrent le système du marché libre, le droit à la propriété privée, un système de taxation équitable et la suppression des moyens de production étatique, tandis que d'autres défendaient la tendance protectioniste[17]. Donc, vers la fin du 19ème siècle, on pouvait déjà parler de l'alternance des cycles libéral et étatiste, et à l'intérieur d'un même cycle, de l'apparition des tendances contradictoires.
La révolution constitutionnelle Jeune Turc de 1908, réalisée par un groupe de jeunes officiers et bureaucrates éduqués à l'européenne, introduisit l'idée du nationalisme, le concept des élections et du système des partis et aboutit à la création, parmi les élèves officiers, de formations politiques et laïques: ainsi naquit le Comité de l'Union et du Progrès (Ittihat ve Terakki) et aussi la future bureaucratie républicaine. Le monopole de la modernisation à travers les réformes politiques venait de passer entre les mains des nouveaux maîtres de l'Etat. Cela suscita, en 1909, un soulèvement des factions islamistes anti-constitutionnelles alliées aux libéraux ottomans sous influence britannique, Réprimée par l'armée, la contre-révolution présageait un modèle qui n'allait pas manquer de réapparaître: l'alliance des milieux pro-religieux (Ittihâd- ı Muhammadî) et des libéraux (Osmanlı Ahrar Fırkası) contre une élite militaro-bureaucratique laïque et réformatrice (Ittihat ve Terakki).
C'est la structure sociale ottomane caractérisée par la quasi -absence de classes socioéconomiques bien définies qui força cette élite à entreprendre les réformes de modèle occidental en utilisant l'appareil étatique. Ainsi, la bureaucratie impériale constitua une classe en soi, dominatrice par définition, ayant foi en la civilisation occidentale, et étatiste dans ses approches à la vie économique, sociale et culturelle. Ce qui donna naissance à un front réactionnaire paradoxal par excellence, formé par les anti-occidentalistes conservateurs et les anti-étatistes libéraux.
Les dernières années de l'Empire Ottoman furent marquées par un pluralisme initié en 1908 mais qui laissa vite sa place au règne du parti unique – de l'Union et du Progrès autoritaire, nationaliste, modernisateur et laïque. Ainsi naquit le jacobinisme turc, bébé vigoureux voué à une longue vie sous la République.
C'est précisément à cette époque que la rupture s'est opérée avec le passé: l'introduction du rationalisme et donc, de la pensée positiviste dans l'appareil étatique déclenchant une coupure avec l'histoire, l'Islam et l'identité ottomane.[18]
II.1 Autoritarisme positiviste et Islam sous la République
En conformité avec l'adage kémaliste, "La science est le guide le plus authentique
dans la vie", le positivisme constitue la philosophie de base de la République turque, établissant un lien direct entre modernité et rationalisme et reléguant toute valeur et institution traditionnelle - et par conséquent, ayant trait à l'Islam - hors de la vie publique.
Devenue ainsi l'idéologie de la gestion républicaine, l'autoritarisme positiviste adopta de façon pragmatique les produits et symboles de la modernité occidentale, tout en court-circuitant le long processus de modernisation dont ces derniers en découlaient au sein de chaque société occidentale.[19] Le résultat fut, d'une part, un grand bond en avant incarné par les réformes kémalistes telles l'abolition du califat, la laïcisation de l'Etat et de l'éducation, l'interdiction du fez, l'adoption du calendrier occidental, de l'alphabet latin, et d'un Code civil permettant l'émancipation de la femme; et d'autre part, l'arrachement à une mémoire et imagination collective. Il est vrai que la société ottomane était restée complètement en marge de l'évolution modernisatrice de la Renaissance, de la Réforme et de la Révolution Industrielle et que la Turquie de Mustafa Kemal ne disposait pas du luxe d'attendre délibérément quelques siècles encore pour que la modernisation suive son cours naturel. Mais cependant, les masses dont la seule identité avait été l'Islam jusque-là, se trouvaient soudain dépourvues de leurs systèmes de valeurs et codes de conduite, et obligées d'adopter ceux d'un monde qui leur était aliéné?[20]
Cette aliénation sera à la base de la politisation de l'Islam en Turquie républicaine.
Les premières années de la jeune république furent, en effet, marquées par le mouvement d'opposition du Parti du Progrès (Terakkiperver Firka) de tendance libérale-conservatrice et du Parti Libre (Serbest Firka) - dont Mustafa Kemal avait lui-même encouragé la formation - rejoints par de ferventes factions religieuses à travers le pays. Devant cette vague qui menaçait le trop récent et précaire ordre des choses, Mustafa Kemal se vit obligé de suspendre l'opposition et comme à la fin du 19ème siècle ottoman, le pluralisme céda le pas au pouvoir et à l'autorité du parti unique qui, cette fois-ci, se présentait sous les traits du Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi-CHP), héritier idéologique du Ittihat ve Terakki.
En tant qu'idéologie politique, l'islamisme apparut dans les années 40 à travers l'oeuvre de Necip Fazil Kisakürek qui rejetait les valeurs kémalistes en bloc et professait le retour aux anciennes valeurs religieuses et culturelles sans pour autant préconiser la restauration de la monarchie. Resté en marge de la vie politique de l'époque, l'islamisme turc manifestait pourtant déjà une particularité qui allait constituer son fil conducteur tout au long du 20ème siècle: l'articulation avec l'idéologie prédominante du moment. Basée, d'une part, sur la difficulté de l'islamisme à constituer une idéologie indépendante, cette articulation reflète, d'autre part, selon Nilüfer Göle, les liens inévitables de l'intellectuel islamiste avec la modernité?[21] A cela, nous pouvons, sans aucun doute, ajouter une part d'opportunisme politique bien placé. Ainsi, les années 40 furent marquées par l'anti-communisme radical, le nationalisme et l'ingénierie sociale par le haut, également défendus dans le contexte islamiste par des penseurs comme Kilsakürek et Sezai Karakoç.
En 1950, le passage au multi-partisme constitua un tournant important qui rendit la dichotomie entre le centre et la périphérie politique, plus palpable. Le centre, représentant l'élite bureaucratique civile et militaire ainsi que le grand capital sous les traits du CHP, était désormais défié par le Parti Démocrate (Demokrat Parti- DP), représentant les paysans, les petites entreprises et artisans, les communautés religieuses et groupes ethniques jusque-là marginalisés et périphériques?[22] Bien que le centre n'allait pas permettre l'affirmation de la périphérie -au travers du coup d'Etat de 1960 - il était clair que la dualité posée par Ittihat ve Terakki et Ahrar Firkasi au début du siècle, continuait.
D'autre part, l'articulation de l'islamisme avec le conservatisme s'était accentuée. Cela conduisit, à la fin des années 60, à la formation d'un mouvement politique intitulé Vision Nationale (Millî Görüş) sous le leadership de M. Necmettin Erbakan, première figure politique purement islamiste de l'ère républicaine. Millî Görüş allait donner naissance, respectivement, aux Parti de l'Ordre National (Millî Nizam Partisi- MNP), Parti du Salut National (Millî Selâmet Partisi- MSP), Parti de la Prospérité (Refah Partisi- RP), Parti de la Vertu (Fazilet Partisi-FP) et Parti du Bonheur (Saadet Partisi-SP). Ces formations politiques qui changeaient de nom chaque fois qu'ils étaient forcés à se dissoudre sous la pression de l'establishment laïc pour telle ou telle infraction anti-constitutionnelle, se basaient au fond sur un même principe fondateur exprimé dans le programme du MNP et renfermant les codes implicites des mouvements à venir, à savoir les noms des partis mentionnés ci-dessus: " La haute moralité et la vertu qui font partie de la nature de notre nation seront porteuses, grâce à l'action du MNP à travers tout le pays, de prospérité, de bonheur, et de salut,,[23]?
Malgré les entraves, la périphérie islamiste avait fini, en 1970, par accéder au Parlement avec trois députés du MNP, dont Erbakan. La participation du MSP, en 1974, à un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates présidés par M. Bülent Ecevit, fut un nouvel exemple d'articulation, cette fois-ci avec l'idéologie de gauche, ainsi que d'une première éligibilité au pouvoir. Lorsque, sur fond de violence politique sanglante, l'armée dût intervenir en 1980, cela mit également fin à la montée du duo gauche-islamisme dont Ecevit et Erbakan s'étaient faits les chantres anti-impérialistes, anti-occidentaux et anti-CEE.
II.2 La révolution Özal: vers la synthèse
La décennie des 80 sera marquée par la révolution Özal qui, à travers une libéralisation sans précédent des sphères économique, politique et culturel, a profondément transformé la culture politique en Turquie. En effet, "considéré de par son réformisme comme l'Atatürk de la Turquie moderne, Turgut Özal a réconcilié les Turcs avec eux-mêmes, avec leur identité musulmane, avec leur passé ottoman, tout en aspirant à la modernité. Par là, il les a réconciliés avec leur Etat". [24]
Descendant de la tradition libérale du début du siècle, Turgut Özal, ancien Ministre de l'Economie, fut élu, en 1983, à la tête du gouvernement avec 45% des voix, rappelant la victoire du Parti Démocrate dans les années 50. Bien que distantes, ces victoires reflètent le même désir de libéralisation et de réconciliation du peuple turc, lassé par un jacobinisme longtemps incarné par le CHP. Le Parti de la Mère Patrie (Anavatan Partisi- ANAP) fondé par M. Özal, réunissait par contre en son sein, libéraux, conservateurs et traditionalistes, "mettant fin à la dualité entre l'élite occidentalisée et le peuple imprégné de culture musulmane. Ainsi apparut une nouvelle catégorie d'hommes politiques: les ingénieurs islamistes, réconciliant la rationalité technique d'une part, et de l'autre, les valeurs culturelles traditionnelles...Le Parti de la Mère Patrie, qui se définit comme conservateur progressiste, tenta ainsi une alliance, pendant la décennie 1980, entre les valeurs libérales de l'économie de marché et la moralité islamique".[25]
Cette transformation se base, selon Gale, sur trois phénomènes concordants: la modification du discours politique, la pluralisation des acteurs au sein de la société civile, et le reflet de ces changements au sein des partis politiques. [26]
Il est clair que pendant les années Özal, le discours politique a subi une double transformation au niveau de la substance et du style. Le remplacement de la polarisation idéologique sclérosée et devenue stérile par une recherche de consensus à travers des concepts' jusque-là quasi-inexistants sur la scène politique< turque tels la tolérance et la détente, incarnait un style nouveau tandis que, les débats sur le système ou le régime se voyaient éclipsés par ceux concernant l'action gouvernementale ou encore la gouvernance. La critique revêtait ainsi une forme moins politisée et plus individuelle et culturelle.[27]
Quant à la société civile, souffrant de la "pathologie de l'acteur unique" jusqu'en 1980 et donc caractérisée par des idéologies qui s'excluaient mutuellement et dont le seul objectif était le pouvoir exclusif, elle se diversifia davantage en permettant l'établissement de "liens horizontaux" parmi les acteurs libéraux, islamistes, ou de gauche.[28] Il faudrait souligner qu'à partir de 1980, la gauche qui avait jusque-là monopolisé la société civile critique, eût de nouveaux concurrents dans les personnes des libéraux ou islamistes, longtemps marginalisés.
Le parti politique qui incarnait par excellence les changements de la conjoncture fut, bien entendu, ANAP, représentant les nouvelles sensibilités sociales. Ayant lancé le discours de la détente politique à l'intérieur du pays et déplacé la pendule du dogmatique vers le pragmatique, le parti se forgea une identité particulière de "conservatisme moderne" réconciliant rationalisme et traditionalisme. Ainsi se profila à 1 'horizon une esquisse plus accentuée de modernité - concept forcément basé sur le tissu social local - contrairement à celle de la modernisation - concept basé sur le seul transfert, par voie étatique, de valeurs occidentales.[29]
A la réconciliation avec l'identité musulmane, s'articula l'aspiration à la modernité mondiale dont l'une des voies passait par l'adoption des valeurs démocratiques libérales de l'Europe contemporaine. Ce fut donc Turgut Özal qui posa la candidature officielle de la Turquie à l'UE en 1987, reconnut en même temps le droit au recours individuel à la Cour Européenne des Droits de l'Homme ainsi que la juridiction de celle-ci en 1990, rendant l'évolution irréversible.
II.3 La nouvelle donne des années 90 et la transformation de l'identité musulmane
Les jalons du pluralisme posés par M. Özal conduisirent, dans les années 90, à la formation de nouveaux partis et identités politiques à l'image du post-modernisme régnant de l'ère de la mondialisation.
Une prolifération - plutôt stérile, il est vrai - de partis de gauche incapables de se détacher de la tradition jacobine, fut accompagnée par la montée de la droite nationaliste dûe à la polarisation causée par le problème du PKK, mouvement terroriste kurde - tandis que le Parti de la Mère Patrie commença à décliner à la suite de la mort de M. Özal en 1993. Brièvement occupé par le règne du Parti de la Juste Voie (Doğru Yol Partisi- DYP) de Mme Çiller, le centre-droit traditionnel se vit de plus en plus accaparé par l'Islam politique qu'incarnait le Parti de la Prospérité (Refah Partisi- RP).
L'Islam politique des années 90 se distinguait des partis dogmatiques et marginalisés de l'époque pré-Özal (tels le MNP et le MSP) par sa communion avec une nouvelle identité sociale, ostensiblement islamiste et non plus seulement musulmane. Arborant - surtout à travers les femmes et les intellectuels - sa différence d'avec ce qu'il taxe de clichés occidentaux exclusivement identifiés avec la civilisation moderne, le nouvel Islam politique est également un mouvement social qui se développe avec l'urbanisation, la technologie et le concept des droits de l'homme, et qui englobe aussi bien les jeunes professionnels urbanisés que les résidents peu prospères des périphéries métropolitaines ou encore les paysans traditionalistes. Il ne s'agit donc plus de la thèse classique de la révolte sociale manifestée par l'islamisme mais de l'apparition d'une "seconde vague islamiste" qui épouse les codes culturels et technologiques de la mondialisation tout en affirmant une identité indépendante.[30]
Au niveau politique, le RP a justement entrepris ce parcours depuis l'islamisme
dogmatique aspirant à un Etat basé exclusivement sur des préceptes religieux et dépendant d'un électorat rural, jusqu'à un islamisme "plus civil" attirant le vote des classes urbaines modestes. Ainsi, il s'est imposé comme la première force électorale du pays, d'abord aux élections municipales de 1994, conquérant les principales villes, puis aux législatives avec 21,4% des suffrages en 1995 et 34,4% en 2002. Pour la première fois en 1996, un parti islamiste, le RP, arrivait à la tête d'un gouvernement de coalition avec le Dyp.[31]
Cet accès au pouvoir suscita plusieurs problèmes, découlant surtout de la vision du monde de M. Erbakan, leader du parti, resté archaïque dans ses valeurs malgré l'évolution du paysage socio-politique en Turquie. Voulant changer l'orientation occidentaliste de la politique étrangère turque en faveur des relations avec les pays musulmans, il lança, d'autre part, des idées extravagantes à l'intérieur du pays telles la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée ou encore la ségrégation sexuelle dans les transports publics. Le populisme islamiste battait donc son plein lorsque, le 28 Février 1997, la hiérarchie militaire lança un ultimatum "conseillant" au gouvernement d'éradiquer toute activité islamiste et de rétablir un contrôle strict de l'Etat sur toutes les activités religieuses.[32] A partir de ce moment-là, la pression exercée sur le gouvernement fut telle que cela conduisit à la démission de ce dernier en 1997 et à la fermeture du parti en 1998.
Une autre conséquence du "processus du 28 Février" qui imposa une série de mesures restrictives aux manifestations publiques des pratiques religieuses, fut de déclencher une vague d'auto-critique - sinon un règlement de compte - au sein du mouvement Millî Gorüş, souche traditionnelle des partis islamistes. Ainsi, le FP, successeur du RP, se divisa entre"traditionalistes" et "réformistes". Ces derniers formèrent le AKP, qui refuse de se définir comme islamiste.
III- L'AKP: PARTI "CONSERVATEUR DEMOCRATE"
Fondé le 14 Août 2001 en tant que trente-neuvième parti dans l'histoire de la République, le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kallanma Partisi-AKP) a remporté une victoire électorale rare lors des législatives du 3 Novembre 2002, obtenant 34% des suffrages pour dominer la Grande Assemblée Nationale avec 365 députés sur 550.
L'électorat turc, déçu par les partis dits "du statu quo" représentant jusque-là le sectarisme idéologique et social optait, pour la troisième fois après le DP en 1950 et ANAP
en 1983, en faveur du conservatisme libéral et de la réconciliation sociale. Les élections de 2002 étaient également significatives dans la mesure où elles marquaient la défaite cuisante du SP, issu de l'aile traditionaliste du FP, sanctionnant l'islamisme pur et dur d'un vote de 2,5%.
Qu'est-ce qui distinguait l' AKP des autres formations islamistes?
Selon certains, il s'agirait d'un parti dont l'identité se définit autour de trois axes: moraliste et national (et pas nationaliste) au niveau culturel, démocrate pluraliste au niveau politique, et libéral dans le domaine de l'économie.[33] D'autres le considèrent islamiste de nom, libéral d'action, démocrate d'attitude, et occidental de tendance.[34] Ces définitions se doivent d'être précisées davantage à travers celle proposée par le parti lui-même.
III.1 Une identité auto-proclamée
Déclaré parti "conservateur démocrate" lors de sa réunion d'inauguration par M.
Erdoğan, l' AKP a été défini comme une formation politique défendant le caractère laïque et
démocratique de l'Etat, considérant la laïcité comme la garantie-même de la démocratie et de la paix sociale, et en quête d'un consensus social autour des principes fondamentaux de la République.[35]
Dans la préface du livre intitulé Conservatisme Démocrate publié par le parti en 2003, M. Erdoğan écrira: "Le Parti de la Justice et du Développement a pour objectif de redéfinir notre système de valeurs autochtone à partir de notre tradition intellectuelle nationale, en combinaison avec la ligne de pensée conservatrice universelle".
Il faudrait souligner qu'ici, il est fait allusion au concept de conservatisme anglo-américain, beaucoup plus flexible et ouvert que celui continental, qui refuse toute idée de réforme, conformément à une tradition de pensée autocratique et réactionnaire. Il s'agit donc d'un conservatisme basé sur l'évolution progressive, le refus de tout radicalisme et la préservation des acquis sociaux et valeurs traditionnelles.[36]
Conformément à cette vision, les principes fondamentaux qui constituent la base de la politique de l'AKP furent énumérés' par M. Erdoğan durant la première réunion du groupe parlementaire à la Grande Assemblée Nationale, en 2003:
En tant que Parti de la Justice et du Développement, nous
1-Considérons notre République comme l'acquis le plus précieux de notre histoire plusieurs fois millénaire. En même temps, nous avons l'intention de donner à la République un caractère conforme aux valeurs contemporaines, telles la primauté du droit et le respect des droits de l'homme;
2-Reconnaissons la Grande Assemblée Nationale comme seul plateforme où les questions nationales et internationales doivent être débattues et résolues;
3-Défendons l'idée d'un Etat qui gère, organise, guide, crée des opportunités et encourage plutôt que celle d'un Etat qui impose, résiste et distribue des rentes;
4-Considérons comme fondement de toute politique, l'intégrité territoriale et le caractère unitaire, laïque, démocratique et social de la République, tout en plaçant l'individu au centre de notre action politique afin d'accomplir la démocratisation et le respect des droits et libertés fondamentaux;
5-Désirons une Turquie tournée vers le monde contemporain et en bon termes avec les membres de la communauté internationale, tout en attachant une importance particulière à nos relations avec les quelques 45 pays musulmans du monde avec lesquels nous avons des liens historiques et culturels indéniables; 6-Constatons la nécessité d'une politique de privatisation à l'intérieur du pays, ainsi que la simplification de la législation fiscale, la réduction du nombre et des taux d'impôts qui, par ailleurs, devraient être mieux distribués;
6- Constatons la nécessité d’une politique de privatisation à l’intérieur du pays, ainsi que la simplification de la législation fiscale, la réduction du nombre et des taux d’impôts qui, par ailleurs, devraient être mieux distribués ;
7- Condamnons tout traitement cruel et inhumain y compris la torture et considérons le terrorisme comme un crime contre l'humanité. Par conséquent, nous sommes en faveur de toute législation qui accorderait la priorité aux jugements des violations des droits de l'homme .
Le message avait, clairement, plusieurs objectifs:[37]
Il est vrai que la vie politique turque a toujours été traversée, sinon, ravagée par des dualités opposant religion et politique, tradition et modernité, religion et Etat, Etat et société, Etat et individu ou encore société et individu. Voulant mettre fin à la tension créée par ces dichotomies, l'AKP lance l'idée d'un conservatisme démocrate qui engloberait une modernité qui n'exclut pas la tradition, un universalisme qui s'accorderait avec le régional ou le local, et une conception non-radicale de la transformation. Bref, il s'agirait de la grande réconciliation ou tout simplement de la synthèse finale.
La scène politique turque a été longtemps occupée par des mouvements ambigus ou des discours qui ont été rapidement vidés de substance. Plusieurs crises de représentativité politique ont, en effet, été déclenchées par l'abandon des identités et des discours par populisme ou pragmatisme, une fois les partis au pouvoir. L'AKP, qui, malgré une victoire électorale importante, essaye de se forger une identité ex post, n'a apparemment pas l'intention de subir le même sort.
Le conservatisme a toujours existé dans la vie politique turque, aussi bien au sein des partis de droite - tels le DP, le Parti de la Justice (Adalet Partisi-AP) ou ANAP - que de gauche sous fonne d'étatisme ou nationalisme. Mais c'est l' AKP qui, pour la première fois, en fait la substance principale et la force motrice de sa politique.
L'AKP se considère comme le point de rencontre de ceux qui proviennent de différentes lignes politiques, sur la base de certaines valeurs communes et un style politique bien défini. Les dirigeants pensent que dans le passé, tous les partis qui ont professé une politique d'identité en plaçant, au centre de leur vision politique, la primauté d'un seul concept ou ethnie, ont conduit à la polarisation politique ou à la discrimination sociale. Ils essayent donc de devenir un parti de masse plutôt qu'un parti d'élite.
M. Erdogan l'a d'ailleurs bien souligné dans son discours d'inauguration:
" Notre parti refuse catégoriquement d'imposer une idéologie à la nation et d'exploiter les valeurs religieuses sacrées et les ethnicités en tant qu'instruments politiques"[38].Il paraît de toute manière improbable que dans les circonstances actuelles, le conservatisme puisse se baser exclusivement sur des préceptes religieux. "Car la religion elle-même s'est politisée à travers le processus de modernisation ou l'assaut des exigences quotidiennes, ou bien alors s'est entièrement renfermée en rejetant la modernité. Dans ce cas, deux alternatives de synthèse se présentent au conservatisme: soit la libérale, soit la démocrate".[39] Pour notre part, il nous semble plutôt que le conservatisme contemporain s'est considérablement rapproché du libéralisme et qu'il est désormais difficile de parler d'antagonisme entre les deux. Au contraire, une transitivité s'est d'évidence établie entre le conservatisme et le néolibéralisme dans le contexte anti-socialiste commun de la Guerre Froide. Cette communion se reflète parfaitement dans la vision politique de l' AKP où le conservatisme va de pair avec une approche libérale et démocrate à la fois.
III.2 La recherche de légitimité et la relation centre-périphérie
Le plus grand défi qui se pose à l' AKP est, dans le contexte politique particulier de la Turquie, l'établissement d'une véritable base de légitimité. Il ne suffit pas, pour cela, de s'appuyer sur le soutien populaire, en principe seule source de légitimité politique. Par conséquent, outre les résultas électoraux qui confirment ce soutien, il faut créer un consensus avec les institutions et la tradition politique de l'Etat turc. Selon certains, le discours de l'AKP reflète justement ce souci de légitimité: " Le discours conservateur de l'AKP s'adresse à trois audiences: la première est l'électorat, à travers le ménagement des susceptibilités autochtones; la seconde est l'opinion publique étrangère à travers l'utilisation d'une idéologie de souche occidentale; et la troisième qui est la plus importante, est le centre kémaliste à travers le message du refus de l'islamisme".[40]
Ce qui nous ramène à la relation centre- périphérie où le premier représente l'idéologie professée par l'élite kémaliste, tandis que la seconde, les milieux marginalisés qui contestent le système. Il est clair que la condition indispensable de réussir dans la vie politique turque est d'être en harmonie avec les principes fondamentaux de la République, comme l'intégrité territoriale et la laïcité. L'AKP, qui semble avoir bien compris et adopté cette condition, a, en outre, l'ambition de la combiner avec les "valeurs et attentes de la nation". Autrement dit, d'être le messager de la périphérie envers le centre.[41] Il s'agit de briser l'incommunicabilité qui caractérisait jusque-là les relations de ces derniers et de pouvoir trouver un langage commun qui réduirait la tension et la méfiance opposant l'un à l'autre. L'AKP réussira dans la mesure où il relèvera ce défi.
La politique traditionnelle et les acteurs du centre (ANAP, DYP) se sont effondrés lors des élections du 3 Novembre 2002. D'autre part, la politique de la périphérie basée sur l'ethnicité (DEHAP, parti de confession ethnique kurde) et le nationalisme religieux (SP) a également fait banqueroute. Ce ne fut ni le centre ni la périphérie qui a remporté les élections, mais l'AKP qui invitait les deux à se réconcilier.
Les politiques d'imposition du centre et les tentatives de destruction de la périphérie radicale avaient jusque-là considérablement nui au déroulement de la vie politique dans le pays. Le fait que les partis du centre ne pouvaient plus, depuis longtemps, contrebalancer effectivement ceux représentant la périphérie avait eu pour conséquence d'introduire sur la scène politique d'autres institutions de l'Etat transformées, malgré elles, en acteur politique direct. Aujourd'hui, la conjoncture nationale exige le redressement des relations centrepériphérie et malgré quelques voix discordantes qui s'élèvent, le peuple rejette désormais les partis de nature dogmatique, rigide et agressive.[42] Cette attente à laquelle l' AKP a été très sensible depuis le début, est peut-être le facteur le plus important dans la formation de l'identité et du discours du parti. Autrement dit, -c'est le peuple qui semble avoir donné à l'AKP la clef de la légitimité et de la réconciliation, sinon de la synthèse.
III.3 Critiques et points de litige
La thèse du paradoxe mentionnée au début de ce travail se trouve renforcée par le fait
qu'au bout de deux ans de pouvoir et malgré une performance remarquable en matière de
politique étrangère, l'AKP semble être la cible de critiques acerbes de la part des islamistes ainsi que de l'establishment kémaliste qui posent des regards différents sur, justement, l'identité du parti.
Les milieux islamisants traditionalistes font preuve de scepticisme envers le conservatisme démocrate qui, selon eux, est un pur produit de pragmatisme et n'a rien à voir avec le contexte propre du pays.[43] Braqués sur l'objectif de l'Union Européenne, les dirigeants de l'AKP ne feraient rien d'autre que suivre la voie tracée par les critères de Copenhague et les programmes du FMI, au lieu de proposer un projet politique authentique au peuple. D'après ces critiques, le fait que ce soit le parti qui définisse son électorat plutôt que l'inverse, reflète un paradoxe puisqu'il s'agirait d'imposition par le haut tandis que ce sont les références à la nation qui dominent le discours. Ainsi, l'on prédit que l'AKP finira comme les autres partis du centre-droit, victime d'un pragmatisme sans principe et du culte du leader. Ces critiques démontrent que même repoussée en arrière-fond, l'identité musulmane reste toujours le point d'identification de l'électorat du parti.
Sensibles à l'appel de leur base populaire, les dirigeants de l' AKP ont parfois du mal à renoncer aux attitudes traditionalistes dont le soutien au port du voile dans les universités, la modification du statut des écoles religieuses, ou encore la pénalisation de l'adultère. Ce qui les mène à la confrontation avec les élites "laïcistes" qui, à leur tour, considèrent qu'il s'agit là de symptômes révélateurs d'un islamisme militant camouflé. Pour eux, l'identité du parti est on ne peut plus claire, il faut donc préserver la laïcité à tout prix.
Cela nous ramène à la tension qui oppose la laïcité à la démocratie dans tout pays musulman où l'on a établi de manière autoritaire un système plus ou moins laïque.[44] Dans ces pays, les élites modernistes craignent, non sans raison, que la souveraineté du peuple portera les valeurs islamiques au pouvoir par voie de la démocratie, puisque cette dernière permet le réveil de ces valeurs. Par conséquent, les élites se voient opter pour des solutions assez radicales, tels l'autoritarisme étatique, le despotisme éclairé, le règne du parti unique, ou encore le coup d'Etat - comme alternatives devant la menace.
Bien qu'ayant connu cette tension de près, la Turquie semble avoir dépassé ces risques. Car le processus de démocratisation en cours depuis les années 50 a considérablement influencé les élites, tandis que la synthèse qui a commencé à s'opérer entre les valeurs traditionnelles et le libéralisme depuis les années 80, a progressivement inclus les mouvements islamistes dans le jeu politique joué selon les règles de la légitimité laïque.[45] La preuve la plus récente de cette évolution est la quête de consensus de l' AKP autour des questions controversées telles la nouvelle loi du Conseil d'Enseignement Supérieur (YÖK) ou la proposition de pénalisation de l'adultère dans le cadre de la réforme du Code Pénal. Ayant remis la première à plus tard, et récemment abandonné la seconde, l'AKP a fait preuve de flexibilité et d'ouverture compte tenu du degré des réactions internes et externes malgré les pressions de la base. Ce qui semble indiquer que les points de litige ont tendance à se diluer dans le processus de démocratisation dont le catalyseur principal reste, plus que jamais, l'Union Européenne et ses partisans à l'intérieur du pays.
CONCLUSION
Nous venons de constater que "la dualité cardinale" - selon l'expression de Semih Vaner - entre la modernisation imposée par l'Etat et la résistance civile traditionaliste qui a marqué le processus de modernisation en Turquie depuis plus de deux cents ans, semble s'acheminer vers une synthèse finale déclenchée dans les années 50 et accélérée depuis la révolution Özal, malgré des accidents de parcours qui symbolisent l'anti-thèse indispensable de tout processus dialectique. La résistance traditionaliste - ou tout simplement islamiste paradoxalement alliée avec le libéralisme depuis la fin du 19ème siècle s'est donc transformée en cours de route, subissant l'influence de ce dernier, aussi bien que de la vision kémaliste dont l'apport est infiniment précieux pour la Turquie. La conséquence de cette interaction est la conjoncture actuelle qui reste profondément laïque tout en tolérant un pluralisme démocratique grandissant.
L'AKP, aujourd'hui acteur principal de la scène politique turque, incarne le progrès vers cette synthèse à travers son identité de parti conservateur démocrate et sa politique axée sur l'adhésion à l'Union Européenne. Héritier d'un mouvement ouvertement réactionnaire au système, il se présente aujourd'hui comme un parti réformiste pro-actif et il semble désormais difficile de le considérer comme le représentant de l'Islam politique exclusif qui vient d'être balayé de la scène lors des dernières élections. D'après Olivier Roy, l'AKP représenterait plutôt la démocratisation de l'Islam et se trouverait ainsi dans le même contexte que les chrétiens démocrates européens.
Le délicat équilibre politique atteint par cette quête de synthèse ne deviendra définitif qu'avec la confirmation de l'adhésion éventuelle de la Turquie à l'Union Européenne. Une Turquie exclue de l'horizon européen risque en effet de justifier la théorie du conflit des civilisations et de conduire à une profonde déchirure au niveau des relations internationales au travers de la radicalisation des acteurs internes dans le pays.
Par conséquent, la synthèse sans précédent entre Islam et démocratie que la Turquie est sur le point d'accomplir a besoin d'un dernier coup de pouce. Celui du destin, c'est à dire de l'Union Européenne.
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[1] Elise Massicard, "L'Islam en Turquie: pays musulman et laïc", dans La Turquie Aujourd'hui: un pays européen, ouvrage dirigé par Olivier Roy, Paris, Universalis, 2004, p. 66-67..
[2] Programme du Parti de la Justice et du Développement, Partie V- Politique Etrangère, http://www.akparti.org.tr. Site consulté le 20.8.2004.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] « La Turquie se porte mieux que certains nouveaux membres de l’UE », Interview de Didier Billion par Hakim El Ghissassi, L'Economiste (Maroc), 23 Juin 2004, http://www.iris.france.org. Site consulté le 20.08.2004
[6] Pour la série de réformes, voir Political Reforms in Turkey, Republic of Turkey, Ministry of Foreign Affairs, Secretariat General for European Union Affairs, Ankara, March 2004, ainsi que le site de la Grande Assemblée Nationale de Turquie, http://www.tbmm.gov.tr.
[7] Il fallut attendre la modification du Code Pénal pour que le leader du parti, M. Erdoğan, qui avait servi une sentence de prison pour avoir récité des vers incitant à la violence lors d'une campagne électorale, puisse être éligible au poste de Premier Ministre
[8] Cité par Nicole Pope, "Dossier Spécial: Chypre, vers le compromis?", Le Monde, le 20.04.2004.
[9] Niels Kadritzke, "Occasion perdue pour les Chypriotes", Le Monde Diplomatique, Mai 2004.
[10] Ibid.
[11] Voir Programme du Parti, op.dt.
[12] R.T. Erdoğan à Téhéran, le 29 Juillet 2004, cité par le quotidien Hürriyet, le 30.07.2004.
[13] Comme Ioannis N. Grigoriadis, dans "AKP and the Paradox of Islamic Europhilia", dans Turkish Policy Quarterly, Spring 2004, pp. 65-70.
[14] Ibid., p. 67. Ici, l'auteur fait référence au parti socialiste grec, le PASOK, qui était farouchement opposé à l'adhésion à l'UE jusqu'à son arrivée au pouvoir en 1981.
[15] Nilüfer Göle, "La revendication démocratique de l'lslam",dans Les Turcs: Orient et Occident ,Islam et Laïcité, ouvrage dirigé par Stéphane Yérasimos, Paris, Editions Autrement, 1994, p. 127.
[16] Pour la partie concernant le 19ème siècle ottoman, voir Füsun Türkmen, "L'Altérité de la Turquie: caractéristiques et paradoxes du processus de modernisation politique", dans Modernisation et Modernisme dans les Pays Arabes et en Turquie au XXème Siècle, Zaghouan (Tunisie), Fondation pour la Recherche Scientifique et l'Information, Juin 2001, pp.115-126.
[17] Parmi les premiers , nous pouvons compter Keçecizâde Fuat Paşa, Cevdet Paşa, Ali Paşa, Sakızlı Ohannes Paşa, ainsi que Namık Kemal, également poète renommé, tandis que les seconds comptaient parmi eux Ahmet Mithat Efendi, auteur d'un Traité d'Economie Politique, et Akyiğitoğlu Musa Bey, professeur d'économie à l'Ecole Militaire.
[18] Kemal Karpat, cité par Füsun Türkmen, op.cit., p. 117.
[19] Zerrin Kurtoğlu, "Türkiye’de İslâmcılık Düşüncesi ve Siyaset: Pozitivist Yönetim Ideolojisinin Islâm'ın Siyasallaşmasına Katkıs" dans İslâmcılık, ouvrage dirigé par Yasin Aktay, Istanbul, İletişim Yayınları, 2004, p. 208.
[20] Ibid.
[21] Burhanettin Duran, "Cumhuriyet Donemi islâmclhgl: ideolojik Konumlan, Donü_ümü ve Evreleri", dans islâmczhk, op.cil. p.129
[22] Ahmet Yıldız, "AK Partinin Yeni Muhafazakâr Demokratlığı: Türkiye Siyasetinde Adlandırma Problemi", dans Liberal Düşünce, Sayı 34, Bahar 2004, p.42.
[23] Ruşen Çakır, "Millî Gorüş Hareketi", dans İslâmcılık, op.cit., p. 544.
[24] Nilüfer Göle, "La revendication démocratique de l'Islam", op.cit., p. 126.
[25] Ibid., p.136.
[26] Nilüfer Göle, "80 Sonrası Politik Kültür: Yükselen Değerler", dans Nilüfer Göle, Melez Desenler: İslâm ve Modernlik Üzerine, Istanbul, Metis Yayınları, 2002 (2. baskı), pp. 37-48.
[27] Ibid., p.39.
[28] Ibid., p.41.
[29] Ibid., p. 48
[30] Voir Ibid., pp. 30, 33-34.
[31] Elise Massicard, op.cit., p. 64
[32] Ibid. p. 65.
[33] M. Hakan Yavuz, "Millî Gôrüş Hareketi: Muhalif ve Modemist Gelenek", dans İslâmcilik, op.cit., p. 602.
[34] Ali Yaşar Sarıbay, "AKP Kimliksizlige Mahkûm", quotidien Vatan, 13 Octobre 2003.
[35] Yalçm Akdogan, AK Parti ve Muhafazakâr Demokrasi, Istanbul, Alfa Yayinlari, 2004, p.12.
[36] Tahâ Akyol, "Muhafazakâr Sağ", quotidien Milliyet, 18 Janvier 1999.
[37] Yalçın Akdoğan, op.cit., pp. 18-19.
[38] Cité dans Ibid., p. 20
[39] Etyen Mahçupyan, "Muhafazakârlık Nasıl bir Sentez?", quotidien Zaman, le 31 Août 2003.
[40] Ahmet Yıldız, "Muhafazakârlığın Yerlileştirilmesi ya da AKP'nin Yeni Muhafazakâr Demokratlığı", Karizma, Istanbul, Ocak-Mart 2004, p. 7.
[41] Pour le rapport centre-périphérie, voir Yalçm Akdogan, op.cit., pp. 136-141.
[42] Ibid., p. 140.
[43] Les critiques islamistes sont résumées par M. Hakan Yavuz, op.cit., pp. 602-603.
[44] Voir Nilüfer Göle, "Eğitici Lâiklik ve Yaşam Biçimleri", dans Melez Desenler..., op.cit., pp. 63-64.
[45] Ibid.. p. 54.