COLLOQUIUM
"Islam, Society, Modernity"
Brussels, 7-8 Oct. 2004

Clash des civilisations ou dialogue des cultures
Prof. Robert Anciaux, UCL Belgique

 

Le 11 septembre 2001 est une date mémorable dans la mesure où elle a ouvert la voie aux dérives les plus inquiétantes de ce début de siècle. Pourtant, contrairement à ce que laissent entrevoir des expressions couramment utilisées depuis, telles que "plus rien ne sera comme avant", ces tragiques événements n'ont apporté aucun changement fondamental dans l'ordre international de l'après guerre froide: l'hégémonie des Etats-Unis, renforcée à l'issue de la deuxième crise du Golfe, en 1990-1991, s'affirme sans entraves tout au long des années 90; la mondialisation de l'économie libérale, évoluant selon les lois du marché, n'a cessé, depuis la fin de la guerre froide, de gagner de plus en plus de terrain aux quatre coins de la planète. L'ordre politico-économique fondé sur le marché, défini par les présidents George Bush, dans son allocution devant l'Assemblée Générale des Nations Unies en octobre 1990, et William Clinton, dans son discours du 27 septembre 1993, devant la même Assemblée, s'est mis en place sans rencontrer d'obstacle majeur. Seule la réalisation du volet de leur discours concernant la création d'un "partenariat des nations" et l'extension de la démocratie à un nombre sans cesse croissant d'Etats n'a pas connu d'avancée significative.

 

La nouveauté résultant de la tragédie du 11 septembre n'est donc pas à rechercher dans de nouvelles orientations imprimées à l'ordre international. Un fait nouveau est que pour la première fois dans leur histoire les Etats-Unis étaient frappés à l'intérieur de leur territoire par un ennemi extérieur. Leur vulnérabilité était dramatiquement attestée aux yeux du monde entier. La preuve était ainsi faite qu'une organisation terroriste pouvait, à condition d'être suffisamment déterminée, porter des frappes meurtrières sur le sol de la première puissance mondiale, par ailleurs dotée, en théorie, de systèmes de défense technologiquement hyper développés. En quelque sorte l'organisation Al-Qa'ida est l'illustration parfaite du côté pervers de la mondialisation, dont elle a intégré les paramètres essentiels: elle n'est liée à aucun Etat, a un recrutement transnational, dispose de cellules répandues de par le monde, est alimentée par des dons provenant de diverses sources, et possède les ressources nécessaires pour dépêcher des commandos pour mener, partout dans le monde, des actions d'envergures contre des cibles éloignées de ses bases. La conséquence immédiate des attentats du 11 septembre est que l'administration Bush a pris prétexte du drame vécu par les Américains pour reprendre fermement en main la direction des affaires du monde, de manière à imprimer, sans égard pour les opinions de ses alliés, au cours des événements, une orientation définie de manière rigoureusement unilatérale. A cet égard le célèbre discours du président Bush du 20 septembre 2001 ne laisse aucun doute lorsqu'il déclare: "Chaque pays de chaque région doit désormais prendre une décision. Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les terroristes". Non moins éclairant est le constat posé par un théoricien de Harvard, le professeur Stephen Rosen, selon lequel le but des Etats-Unis n'est pas d'éliminer un rival, car il n'en existe aucun, mais de conserver leur position impériale et de maintenir l'ordre impérial de par le monde.

 

La rhétorique utilisée par le président Bush, et ceux qui partagent son analyse, pour légitimer la voie choisie par les Etats-Unis pour éradiquer le terrorisme et ramener l'ordre dans le monde est révélatrice de l'angle sous lequel ils appréhendent le conflit dans lequel ils sont engagés. Les Etats-Unis auraient, selon eux, été frappés aussi cruellement non pas en raison de la politique qu'ils mènent de par le monde, mais essentiellement parce qu'ils témoignent, plus que tout autre pays occidental au monde, des succès enregistrés par la démocratie libérale fondée sur l'économie de marché. Les Etats-Unis démontrent avec éclat que seules les sociétés libérales connaissent la prospérité et la stabilité alors que les sociétés antilibérales ne produisent que la misère des peuples, la faillite des Etats et le chaos politique et social. Ce sont, en fait, les valeurs incarnées par les Etats-Unis, leur prospérité et leur puissance, qui suscitent la haine irréductible des milieux islamiques activistes.

 

Mais si l'on décortique quelque peu les divers discours du Président Bush depuis le 11 septembre on est amené à constater qu'il ranime consciemment les préventions contre l'Islam et le monde musulman bien ancrées dans l'inconscient collectifs des sociétés occidentales.

 

Mais que faut-il entendre par la notion d'Islam si souvent invoquée de manière négative par les opinons publiques occidentales"? Désigne-t-on par ce terme la religion? S'agit-il du monde musulman et des peuples qui pratiquent cette religion? En outre faut-il considérer, comme le laissent entendre nombre de commentateurs, que l'Islam est par nature une religion belliqueuse qui prédispose les peuples qui la pratiquent à développer des comportements agressifs qui s'expriment au travers de la conduite du djihâd, communément traduite, chez nous, par guerre sainte?

 

Des clarifications s'imposent dans la définition des termes et des notions utilisés si l'on veut éviter de fonder les démarches sécuritaires du monde occidental sur des clichés et des stéréotypes générateurs de réactions en chaîne et de dérives dévastatrices pour la paix dans le monde.

 

En fait, sur quoi repose l'image que se fait l'Occident d'un monde musulman menaçant par nature? La vision qu'ont généralement les populations européennes de leur rapport au monde musulman est conditionnée par la longue histoire des relations conflictuelles entre la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane.

 

De cette histoire, le grand public retient le danger représenté, au Moyen Age et aux temps modernes, par un islam conquérant et fanatique. Notons au passage que les peuples musulmans gardent des croisades et des conquêtes coloniales un souvenir non moins apocalyptique. Au XIXè siècle, le dynamisme des nations européennes, porteuses d'une rationalité qui faisait d'elles les hérauts de la modernité et de la marche continue vers le progrès, les amènent à dominer le monde musulman. La vision d'un monde occidental développé qui avait pour mission d'oeuvrer à la modernisation d'un monde musulman fermé au progrès du fait principalement de sa religion archaïque, allait servir de justification à l'entreprise coloniale et à la mise en place d'un ordre international dominé par les puissances industrialisées. La période contemporaine consacrait ainsi, par rapport aux époques médiévales et modernes, un changement de rôles, mais confirmait le caractère conflictuel des relations entre l'Occident et l'Orient musulman, dont les réactions contre l'emprise du premier étaient attribuées au fanatisme inhérent à l'Islam.

 

Tout d'abord peut-on considérer que l'Islam, comme le présentent de nombreux commentateurs, est cette religion fondamentalement guerrière et belliciste, qui fait du djihâd, communément traduit par guerre sainte, une obligation religieuse pour les musulmans tenus d'assurer l'expansion continue de l'aire géographique sur laquelle s'étend la souveraineté de l'Islam.

 

Pour bien comprendre la notion de djihâd, il convient de rappeler qu'en Islam la seule guerre permise est celle menée dans la voie de Dieu, c'est à dire l'opération militaire effectuée par le croyant dans le but de réaliser les finalités que lui prescrit la Révélation. Dans cette optique les guerres d'expansion, légitimées par une majorité de docteurs de la Loi de la période classique en fonction d'une certaine clé de lecture des textes sacrés, avaient pour objet de propager la parole de Dieu et d'instaurer une pax islamica bénéfique pour l'ensemble du monde, car représentant un ordre juste et équitable, puisqu'elle reproduisait sur terre l'archétype de la cité céleste parfaite. Toutefois si le but ultime de l'expansion musulmane était la conversion, celle-ci, ne peut résulter que d'un acte volontaire, et ne pouvait être réalisée par la force par référence à la sourate II, verset 256 qui énonce: "pas de contrainte en religion". Seules la persuasion et l'image offerte par le comportement exemplaire des musulmans devaient amener les non-croyants à embrasser l'Islam.

Ainsi "les gens du Livre", chrétiens, juifs, samaritains et sabéens, ainsi que les zoroastriens, pouvaient conserver leur religion et pratiquer leur culte moyennant le paiement d'une capitation, la djizya. Outre ces dispositions, le djihâd ne pouvait être déclenché sans qu'une déclaration de guerre ait été préalablement envoyée à ceux que les musulmans se préparaient à attaquer. Enfin, pour que la guerre puisse être considérée comme un djihâd, les musulmans étaient tenus d'observer dix règles de conduite; entre autres, ne pas tuer de femmes, d'enfants, de vieillards, ni des agriculteurs non combattants; ne pas abattre de bétail sinon pour se nourrir; ne pas abattre des arbres fruitiers, ni d'autres arbres si ce n'est pour construire des habitations ou se chauffer, etc.

 

Comme on peut le constater, même dans sa dimension offensive, le djihâd, ne peut être mené n'importe comment si l'on veut rester dans le cadre de la guerre juste, menée dans la voie de Dieu.

 

A l'époque classique, toutefois, à côté des docteurs de la Loi, théoriciens majoritaires de la guerre d'expansion, on peut relever l'existence d'une minorité de théologiens-juristes pour laquelle le djihâd ne pouvait être conçu que comme guerre défensive.

 

A l'époque contemporaine, l'écrasante majorité des docteurs de la Loi considère, en se fondant sur une certaine clé de lecture du Coran, que le djihâd ne peut être conçu que comme une guerre défensive destinée à défendre les musulmans contre une agression ou à lutter contre l'oppression. Le djihâd doit dès lors cesser dès l'instant ou les causes qui ont justifié son déclenchement cessent d'exister.

 

Il apparaît ainsi que des opinions parfaitement divergentes peuvent se dégager à partir de l'exégèse de mêmes sources révélées.

 

S'il était nécessaire de faire le point sur la vision d'un Islam agressif par nature, il est non moins utile de sortir de l'approximation vers laquelle renvoie l'utilisation du terme "Islam" dans la bouche des commentateurs occidentaux.

 

Actuellement, lorsque les média ou, plus généralement, la plupart des commentateurs occidentaux parlent de l'Islam, ils renvoient à l'évocation d'un monde musulman monolithique, invariant, indifférencié, indélébilement marqué par la pratique d'une religion archaïque immuable. La réalité est évidemment beaucoup plus complexe que ne le suggère cette image réductrice et dangereusement déterministe. Dangereuse parce qu'elle implique l'impossibilité d'entamer un dialogue international constructif avec une entité irréductiblement refermée sur ses certitudes et ses systèmes de valeur non évolutifs.

 

C'est bien évidemment oublier que les sociétés, dans le monde musulman, ont connu, dans le courant du XXè siècle, des évolutions propres, voir divergents.

 

Toutefois, dans l'esprit de la plupart des Occidentaux, l'Islam apparaît comme un déterminant absolu qui rend les peuples de religion musulmane, quelles que soit les évolutions sociopolitiques qu'ils ont connues, incapables de progrès et d'ouverture à toute forme de modernité. Ce type d'évaluation irrationnelle reste marqué par la vision coloniale de la mission civilisatrice des nations européennes, appelées à promouvoir la reproduction de leurs propres systèmes culturels, sociaux, politiques et économique.

 

C'est ce fond de commerce idéologique qu'utilise le président Bush pour mobiliser les masses américaines sur sa vision des relations internationales et plus particulièrement ses relations avec le monde musulman.

Dès lors si l'on sait que le Moyen-Orient, et plus précisément le monde arabe et musulman, est désigné dans ces discours comme l'épicentre du terrorisme islamique et que les valeurs essentielles dont se réclament le président Bush et ses partisans, lient démocratie libérale et valeurs chrétiennes, on mesure aisément le genre de confrontation vers lequel les analyses sommaires, moralisatrices et essentialistes des actuels responsables politiques américains entraînent le monde occidental. C'est bien à une croisade, rappelons-nous, que le président Bush conviait les nations occidentales, avant que ses conseillers les plus lucides ne l'invitent el renoncer à utiliser ce vocable. Mais c'est toujours à une croisade que continue à penser le président des Etats-Unis, lorsqu'il invoque la lutte de l'Axe du bien, représenté par le libéralisme occidental et son archétype, l'Amérique chrétienne, contre l'Axe du mal, les forces antilibérales, représentées notamment par les milieux islamistes. En fait ce qu'annonce ce type de démarche c'est le "clash des civilisations" annoncé dans un article retentissant publié en 1993 dans la Revue " Foreign Affairs "[1], par Samuel Huntington, professeur à l'Université de Harvard, qui a, par la suite, développé plus largement sa théorie dans son livre "The Clash of Civilisations and the Remaking ofWorld Order "[2]  paru en 1996.

 

Si l'on se réfère aux thèses développées par cet auteur, les relations internationales seraient déterminées, dans un proche avenir, par le choc des civilisations. L'origine des futurs conflits serait alors à rechercher non plus dans des oppositions économiques et politiques, mais dans des contradictions fondamentales d'ordre culturel. Les lignes de fractures entre les différentes civilisations deviendraient, dans cette perspective, les futurs champs de batailles où s'affronteraient des entités porteuses de valeurs culturelles antagoniques.

 

 

"L'identité civilisationnelle", écrit notre auteur, "gagnera en importance dans le futur, et le monde sera façonné, dans une large mesure, par les interactions entre sept ou huit grandes civilisations. Les civilisations appelées à s'affronter sont: la' civilisation occidentale, la civilisation islamique, la civilisation slave-orthodoxe, la civilisation confucéenne, la civilisation japonaise, la civilisation hindoue, la civilisation latino-américaine et, probablement, la civilisation africaine. "

 

Huntington considère alors que le choc des civilisations est inévitable pour, au moins, quatre raisons.

 

Tout d'abord, l'accroissement des interactions entre individus originaires de civilisations différentes détermine un renforcement du sentiment identitaire, et, corollairement, accentue la prise de conscience des différences entre peuples appartenant à des aires civilisationnelles différentes. Ensuite, écrit Huntington, en raison du processus de modernisation économique mondial et des changements sociaux qui en découlent, l'Etat national cesse d'être le lieu central qui forge les identités collectives. Sa fonction identitaire est, aujourd'hui, de plus en plus assumée par la religion - tant chrétienne que musulmane, juive ou bouddhiste -principalement dans les formes que lui impriment les mouvements "fondamentalistes", animés par des éléments jeunes appartenant au monde universitaire, aux classes moyennes, aux professions libérales et au milieu des affaires. La religion, insiste notre auteur, fournit ainsi la base d'une identité qui transcende les frontières et unit les civilisations, tout en introduisant des discriminations radicalement exclusives entre les individus appartenant à des confessions différentes. De surcroît, on assiste au développement d'un régionalisme économique fondé sur une communauté de cultures. Huntington considère ainsi, non sans une certaine pertinence, que l'Union Européenne rassemble des pays proches par leur appartenance à la culture occidentale et à la chrétienté occidentale, tandis que la NAFTA se signalerait par la convergence en gestation des cultures canadienne, nord-américaine et mexicaine. Dans le même esprit, il relève que les relations économiques se développent rapidement, depuis quelques années, entre la Chine, Hong Kong (aujourd'hui intégrée dans la Chine), Taiwan, Singapour et d'autres pays asiatiques où les communautés chinoises occupent une place significative dans le tissu économique local. Par contre, souligne Huntington, le Japon, qui forme une civilisation en soi, ne parvient pas, malgré ses atouts.

 

Il cite, à l'appui de cette affirmation, un auteur indien musulman, J. Akbar, pour lequel la prochaine confrontation majeure qu'aura à affronter l'Occident viendra du monde musulman. Dans le même esprit, considérant, d'une part, la montée des mouvements islamistes dans les pays musulmans, d'autre part, la montée du racisme prenant pour cible les immigrés turcs et arabes en Europe, Huntington déduit que l'interaction entre l'Occident et l'Islam est considérée des deux côtés comme un choc des civilisations. Dans la vision de Huntington - que rejoint totalement le discours du président Bush malgré certaines précautions oratoires s'agissant du monde musulman - l'Islam, considéré comme un système homogène figé, prend, dans la période de l'après guerre froide, le relais de l'Union Soviétique comme menace absolue pour l'Occident libéral et démocratique.

 

 

Car ce n'est pas seulement l'islamisme, mouvement largement minoritaire dans le monde musulman, qui se trouve dans la théorie de Huntington désigné comme le principal danger qui menace les démocraties libérales, mais c'est sur l'Islam pris dans sa globalité que le professeur de Harvard jette la suspicion.

 

"Le problème central pour l'Occident, écrit-il, n'est pas le fondamentalisme islamique; C'est l'Islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l'infériorité de leur puissance. Le problème pour l'Islam n'est pas la CIA ou le ministère américain de la défense. C'est l'Occident, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de l'universalité de leur culture et croient que leur puissance supérieure, bien que déclinante leur confère le devoir d'étendre cette culture à travers le monde. Tels sont les ingrédients qui alimentent le conflit entre l'Islam et l'Occident ". Cette vision résolument déterministe, fondée sur une approche culturaliste chère à une certaine tendance de la sociologie américaine, est particulièrement alarmante car elle condamne les divers ensembles culturels et religieux à considérer leurs différences en termes d'oppositions irréductibles inéluctablement destinées à déboucher sur dès conflits sanglants. A ces théories défendues par Huntington répondent, faut-il le préciser, de manière quasiment symétrique, les prises de position des milieux islamiques activistes, tout aussi déterministes, exclusivistes, lesquels considèrent comme inéluctable l'affrontement entre le monde musulman et l'Occident impérialiste et dominateur. L'idéologie islamiste telle qu'elle apparaît aujourd'hui à travers ses diverse manifestations s'emploie ainsi à diaboliser l'Occident, pris ici encore comme un tout monolithique, tenu pour seul responsable de tous les maux dont souille les sociétés musulmanes. Des deux côtés on retrouve ainsi des tendances qui veulent figer les cultures dans leur altérité. Et l'idée selon laquelle Islam et Occident formeraient les termes antinomique des relations internationales du XXIe siècle se diffuse à une échelle toujours plus étendue.

 

Cette vision de l'avenir des relations internationales a suscité une polémique passionnée entre partisans de cette analyse et ceux qui misaient sur la volonté des peuples de promouvoir un dialogue constructif en vue de pacifier les relations entre les ensembles culturels différents.

 

 

Nous ne partageons pas, quant à nous, la vision de Huntington de l'avenir des relations entre civilisations différentes. Cette approche nous apparaît en effet fort discutable, même si l'évocation de certains aspects de l'évolution mondiale évoqués par cet auteur ne manque pas de pertinence.

 

Nous pouvons ainsi constater que depuis l'époque contemporaine l'Occident a imposé sa domination dans le monde. Plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis, chef de file incontesté du monde occidental, et leurs alliés européens affirment hautement vouloir étendre, à l'échelon mondial, leur système politique de démocratie représentative et leur système économique libéral, érigés en valeurs universelles. Mais quelle que soit l'irritation que suscite souvent la tendance du monde occidental à vouloir s'ériger en censeur des pratiques politiques des pays tiers, il n'en reste pas moins qu'une partie non négligeable du personnel politique et de l'intelligentsia du tiers monde - même lorsqu'ils sont hostiles à l'impérialisme occidental - semble acquise à l'occidentalisation des structures politiques et à l'économie libérale. La lutte des mouvements islamistes - qui ne constituent en aucun cas une entité homogène - contre l'implantation de modèles occidentaux ne peut, dans les contextes local et international actuels, contrairement à ce qu'avance Huntington, être définie comme le combat global, de part et d'autre d'une ligne de fracture géographique plus ou moins définie, d'une aire civilisationnelle islamique, mais bien plutôt comme un conflit qui oppose, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du monde musulman, les partisans et les adversaires d'un projet de société porté par la mondialisation de l'économie libérale régulée par la seule loi du marché. En fait l'extension à caractère hégémonique du modèle occidental, et particulièrement américain, fondé sur le marché et générateur d'inégalités sociales de plus en plus marquées au plan international, génère une double fracture de nature essentiellement socio-économique: d'une part une fracture transversale opposant, au sein des sociétés du tiers-monde, différentes catégories sociales; d'autre part une fracture verticale entre le nord et le sud, auquel appartient le monde musulman. Mais là encore la fracture, en raison de sa nature, n'est pas déterminée par un tracé rigoureusement géographique. On retrouve en effet, comme nous venons de l'évoquer, parmi les contempteurs du tout au marché, non seulement des

Occidentaux mais aussi leurs alliés du sud bénéficiaires de l'ordre établi. Face à ceux-ci, on retrouve les masses du tiers monde précarisées par l'ordre économique mondial et récupérées, en certains endroits, par divers noyaux activistes qui font reposer la légitimité de leur action sur des références religieuses ou non. A cet égard il convient de souligner, en ce qui concerne certains groupements islamistes, la rhétorique utilisé qui reprend, cette fois avec des références islamiques et non plus marxistes, nombre de thèmes chers aux mouvements tiers-mondistes des années 50 à 70. Mais l'opposition à la mondialisation telle qu'elle se dessine, n'est pas l'apanage du seul tiers monde, l'Occident aussi a vu naître, en son sein, des groupes d'opposition multiformes au développement d'une société dont l'organisation se veut fondée sur les lois du marché. Si lutte de civilisation il y a, elle se situe non entre entités civilisationnelles antagonistes, mais, au sein même des différents groupes civilisationnels, entre tenants d'un modèle de société économiquement, socialement, politiquement et culturellement homogénéisant et des groupes sociaux multiformes répartis en divers points du globe, opposés à un projet de société globale régulée par les seules lois du marché.

 

La vision résolument déterministe des relations internationales de Huntington, fondée sur une approche culturaliste chère à une certaine tendance de la sociologie américaine reste néanmoins préoccupante dans la mesure où elle est relayée par des décideurs politiques qui, en fonction de leur vision homogénéisante du monde de demain, condamnent ainsi les divers ensembles culturels et religieux à considérer leurs différences en termes d'oppositions irréductibles. Aces théories défendues par Huntington et relayée par certains centres de décision occidentaux, répondent de manière quasiment symétrique, est-il besoin de le préciser, les prises de position de certains milieux activistes islamiques, tout aussi déterministes et exclusivistes, lesquels considèrent comme inéluctable l'affrontement entre le monde musulman et l'Occident impérialiste et dominateur.

 

A ceux qui, en Occident comme dans le monde musulman, entendent figer les civilisations dans des attitudes irréductibles et dans la confrontation, s'opposent les forces qui tentent de renouer les fils du dialogue entre peuples de cultures différentes, condamnés pour prospérer à coopérer dans un monde contemporain caractérisé par l'interdépendance de ses divers groupes humain

 

Le "partenariat euro-méditerranéen", ensemble culturellement hétérogène s'il en est, né de la Conférence de Barcelone, organisée les 25 et 26 novembre 1995, correspond à l'une de ces démarches qui refusent la logique des scénarios élaborés par Samuel Huntington et fondent, dans l'intérêt général, l'avenir de l'humanité sur la coopération des peuples et le dialogue des cultures.

 

La constitution d'un partenariat euro-méditerranéen, n'ont cessé de proclamer ses promoteurs, vise à créer, dans le pourtour méditerranéen, une zone de stabilité, de sécurité et de prospérité partagées. Pour atteindre ces objectifs, l'Union Européenne s'est attelée à la mise en place d'un espace économique euro-méditerranéen caractérisé par:

-         la formation progressive, d'ici l'an 2010, d'une zone de libre-échange, économiquement intégrée, appelée à rassembler, à terme, de 600 à 800 millions d'individus répartis sur, plus ou mois, une trentaine d'Etats;

-         la mise en oeuvre d'éléments de. soutien nécessaires à la réalisation de réformes économiques et sociales de nature à promouvoir, dans les PTM, la croissance économique, la création d'emplois et le relèvement du niveau de vie;

-         une étroite coopération dans les domaines politique et de sécurité.

Cette nouvelle construction entend ainsi dépasser qualitativement le simple stade de la coopération économique et financière traditionnelle pour créer un cadre de relations intégrateur englobant, outre les matières économiques, des domaines comme la culture, l'éducation, la démocratie et les droits de l'homme.

 

Dès le départ, la formation d'un partenariat euro-méditerranéen à vocation intégrative se heurte à la difficulté d'introduire de la cohésion et de la cohérence dans un ensemble à ce point culturellement hétérogène, et comptant des pays et des régions parmi les plus instables du globe. Les Etats du sud et de l'est de la Méditerranée connaissent, en effet, dans leur majorité des dysfonctionnements économiques extrêmement préoccupant, et certains d'entre eux sont confrontés à une opposition islamiste radicale, opposée à tout projet de société d'inspiration occidentale. A cela s'ajoutent des tensions régionales toujours vives qui menacent, à tout instant, de dégénérer en conflits sanglants. Le conflit israélo-palestinien qui atteint le paroxysme de la violence, les tensions persistantes entre la Grèce et la Turquie, entre autres, constituent autant d'obstacles à l'édification d'un ensemble régional solidaire.

 

Pour prévenir les conflits latents et apaiser les tensions existantes dans la région, l'Union Européenne compte essentiellement sur les perspectives attrayantes qu'offre une coopération économique entre tous les pays de l'espace méditerranéen pour les amener à collaborer plutôt qu'à s'affronter. Et l'un des moyens appropriés pour surmonter les diverses contradictions actuelles qui minent la région consiste, pour l'Union Européenne, à susciter, outre une coopération économique, l'émergence d'une culture' politique commune et à promouvoir un courant d'échanges culturels permanent, de manière à favoriser la compréhension mutuelle entre les divers partenaires.

 

Dans le cadre du "partenariat politique et de sécurité", les participants [à la conférence de- Barcelone] "conviennent de mener un dialogue politique renforcé et régulier, fondé sur le respect des principes essentiels du droit international et réaffirment un certain nombre d'objectifs communs en matière de stabilité interne et externe...[Les partenaires] s'engagent à agir conformément à la Charte des Nations Unies et à la déclaration universelle des droits de l'homme ainsi qu'aux autres obligations résultant du droit international, notamment celles qui découlent des instruments régionaux et internationaux auxquels ils sont parties. Ils s'obligent à développer l'Etat de droit et la démocratie dans leur système politique et à respecter les droits de l'homme et les libertés fondamentales, ainsi que garantir l'exercice effectif et légitime de ces droits et libertés, y compris la liberté d'expression, la liberté d'association à des fins pacifiques et la liberté de pensée, de conscience et de religion ...sans aucune discrimination exercée en raison de la race, la nationalité, la langue, la religion et le sexe... "[3]

 

Dans cet esprit, la déclaration de Barcelone souligne, dans son volet culturel l'importance qu'il convient d'accorder au dialogue entre les cultures et les religions dans le respect de leurs identités respectives.

 

Sont ainsi prévus dans le document de travail des échanges culturels et linguistiques intensifs entre les partenaires, ainsi qu'un accroissement de la coopération des médias des Etats signataires. En outre, une intensification des échanges universitaires et la mise en oeuvre accélérée de programmes scolaires et de formation professionnelle communs devront faire l'objet d'une attention particulière.

 

Depuis la tenue de la Conférence de Barcelone, de nombreuses réunions se sont succédé sans aboutir à des réalisations véritablement significatives. Toutefois de nombreux projets ont été énoncés, parmi lesquels:

-         la liaison de projets de l'EU et de partenaires méditerranéens concernant l'information;

-         l'interconnexion de réseaux de transmission de données à haute capacité par voie de câbles sous-marins et de satellites existants;

-         la mise en service des nouvelles technologies au service du développement des ressources humaines pour favoriser, dès le cycle primaire, l'éducation et la formation en vue d'assurer la croissance de la société de l'information;

-         la mise en place d'un soutien spécifique aux projets pilotes mettant les technologies de l'information au service de l'éducation et de la formation à             distance;

-         la mise en oeuvre de projets de sensibilisation et de formation des enseignants et des formateurs;

-         des campagnes de mise en valeur du patrimoine culturel dans l'aire euro--méditerranéenne;

-         des rencontres suivies entre intellectuels européens et tiers-méditerranéens sur les thèmes de la tolérance, des valeurs, de la raison et de l'identité ;

-         des séminaires sur les relations entre le monde musulman et l'Europe.

 

Nous retiendrons, pour terminer ce bref tour d'horizon des objectifs définis par le partenariat euro-méditerranéen, la déclaration finale de la deuxième conférence ministérielle tenue à La Valette les 15 et 16 avril 1997 particulièrement indicative des finalités poursuivies par le processus de Barcelone: "Les participants' y est-il énoncé, "rappellent que les traditions de cultures et de civilisations de part et d'autre de la Méditerranée, le dialogue entre ces cultures et les échanges humains, scientifiques et technologiques sont une composante essentielle du rapprochement et de la compréhension entre leurs peuples et d'amélioration de la perception mutuelle" .

 

Le partenariat euro-méditerranéen par l'engouement qu'il suscite auprès des Etats musulmans et en raison de la perspective d'un avenir meilleur qu'il suscite auprès des populations du sud et de l'est de la Méditerranée, prouve, malgré ses insuffisances et ses lenteurs au niveau des réalisations concrètes, qu'il existe une alternative crédible au choc des civilisations annoncé par la théorie de Huntington laquelle cesse dès lors de se présenter comme un avenir inéluctable pour l'humanité.

Avec la fin de la guerre froide, les composantes de l'ordre international ont changé de caractère. Et comme chaque fois dans l'histoire où ces changements se sont produits, il s'en est suivi une période de troubles.

 

Le monde dans lequel nous vivons actuellement est un monde soumis à des mutations permanentes, un monde non fini_ un monde où un nouvel ordre mondial est en gestation, dont les contours restent encore flous et dont l'avenir reste largement imprévisible. Ce nouvel ordre mondial verra le jour lorsque sera apportée, comme le souligne Henri Kissinger dans son ouvrage intitulé Diplomatie, la réponse à trois questions: Quelles sont les unités fondamentales de l'ordre international? Comment s'exerce leur interaction? Quels sont les buts expliquant cette interaction ?[4]

 

En attendant que se précise un nouvel ordre mondial, les peuples auront à gérer le provisoire pour définir un ordre, nécessairement aléatoire, acceptable pour tous. Mais cet ordre acceptable pour tous repose largement sur la capacité qu'auront les peuples à se mettre à l'écoute de l'autre. Ce n'est pas la voie qu'emprunte aujourd'hui la principale puissance mondiale à savoir les Etats-Unis. Et sa démarche actuelle tend à faire des théories d'Huntington une prophétie auto-réalisatrice.

 

L'Union européenne a, sur ce terrain, à faire entendre sa différence et à développer sa propre dynamique de dialogue interculturel respectueux des différences des peuples avec lesquels elle a entamé le dialogue et une coopération soucieuse des intérêts de chacune des parties. Plus spécifiquement, l'adhésion à l'Union Européenne d'une Turquie, ayant totalement satisfait aux critères de Copenhague, aurait une valeur hautement symbolique. Elle démontrerait qu'un pays à population musulmane et des Etats non musulmans peuvent partager une culture politique commune et être à même dès lors d'unir leurs destins. A ce titre, l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne infirmerait de manière éclatante les théories des prophètes de l'inéluctable clash des civilisations.

 


 

[1] HUNTINGTON, Samuel P., The Clash of Civilisations, in foreign Affairs, November 1993.

[2] HUNTINGTON, Samuel P., The Clash of Civilisations and the Remaking of World Order, Simon and Schuster, New York, 1996.

[3] Déclaration de Barcelone, dans Biblio Flash, n04/1995, pp. 9-10

[4] KISSINGER, Henry, Diplomatie, Fayant, Paris 1996, p. 734