Colloque IRRI-KIIB -
Association Royale « Conférence Olivaint de Belgique »
"Questions d'actualité en Europe"
"Notes d'intervention sur les
relations transatlantiques"
par Monsieur Philippe de Schoutheete.
Bruxelles, vendredi 18 février 2005
1. Il y a toujours eu des tensions dans l’Alliance.
En jetant un regard en arrière on a tendance à gommer les aspérités (surtout quand on est jeune, comme les membres de la Conférence Ollivaint, et qu’on n’a donc pas eu l’expérience directe du passé). On croirait facilement que la vie de l’Alliance a été « un long fleuve tranquille » et que la dissension actuelle est anormale. Rien n’est plus faux : il y a toujours eu des tensions, parfois très fortes :
Ø En 1956 autour de la crise de Suez
Ø Dans les années 60 sur des épisodes de la décolonisation
Ø Fin des années 70 autour de la guerre du Vietnam
Ø Dans les années 80 autour du concept de détente et du déploiement des missiles
A titre d’exemple, dans les années 80, l’opinion américaine soulignait la différence entre « a hard nose policy » à l’égard de l’URSS (la politique américaine fort sceptique sur la détente) et une « blue eyes policy » (la politique européenne favorable à la détente). C’était déjà une préfiguration de la thèse de Robert Kagan sur Vénus et Mars.
2. Une grande puissance est toujours tentée par l’unilatéralisme.
Lorsque Palmerston à l’apogée de l’Empire Britannique déclare « Britain has no permanent friends, it has only permanent interests », il exprime, avec plus d’élégance, le même concept que Donald Rumsfeld lorsqu’il parle de « coalitions of the willing » : il n’y a pas d’alliance « permanente ».
Pour certains l’unilatéralisme est même la caractéristique d’une grande puissance.
Lorsque de Gaulle, fin des années 60, développe une stratégie de défense « tous azimuths » (ce qui exclut le multilatéralisme), il s’agit d’un dernier effort, désespéré, pour garder à la France une position de grande puissance.
3. Qu’y a t’il de spécial dans la crise actuelle ?
Ce n’est pas l’existence de fortes divergences de vues : il y en a souvent eues et d’aussi graves. Pas non plus l’unilatéralisme américain : il a toujours existé sous une forme ou une autre (l’OTAN perçu par certains comme le mécanisme multilatéral par excellence, est perçu par d’autres comme le moyen par lequel les Etats Unis imposent leurs vues à leurs alliés : « unilatéralement »).
Mais c’est la manière, le langage, la forme, le style, c’est à dire en somme la diplomatie qui a fait complètement défaut, de part et d’autre et pas seulement dans la relation transatlantique. Les conséquences de divergences antérieures, et de manifestations anciennes d’unilatéralisme, ont été atténuées par des efforts diplomatiques, des négociations discrètes, des concessions réciproques, notamment dans le cadre de l’OTAN, qui a mis au point au cours des années une mécanique bien huilée pour cela. Cette fois-ci on a au contraire tout fait pour les exacerber :
Ø peu de contacts : au moment de la crise irakienne Bush est resté plusieurs mois sans parler à Chirac ou à Schröder, Powell n’a guère voyagé en Europe.
Ø déclarations agressives qui laissent des traces : « Old Europe et new Europe » (Rumsfeld), « Ils ont perdu une occasion de se taire » (Chirac)
Ø lettres ouvertes et critiques dans les journaux du voisin.
Ø aucun effort pour s’expliquer et se comprendre : affirmations arrogantes et tranchées, « qui n’est pas avec moi est contre moi ».
4. Ce qui change maintenant.
Ce n’est pas tellement le fond. Sur les points fondamentaux il y a peu de changements : théorie de la guerre préventive, source de la légitimité internationale et rôle de l’ONU, possibilité d’imposer la démocratie par la force, Cour pénale internationale, protocole de Kyoto. Mais la forme, le langage, le style est tout différent. Les Etats Unis acceptent qu’ils ont besoin de l’Europe dans la mise en œuvre de leur politique et utilisent la diplomatie pour essayer de les persuader. Le voyage de Condoleeza Rice est une entreprise de séduction. L’attention médiatique qu’elle a reçue, la surprise qu’elle provoque, montre à quel point on s’était éloigné des pratiques habituelles, que l’on retrouve aujourd’hui.
Et l’entreprise réussit parce que les Européens ont aussi intérêt à une relation harmonieuse. Les deux parties n’ignorent pas leurs divergences mais s’efforcent de les minimiser, de les atténuer, de « vivre avec », de mettre l’accent sur les points d’accord et les objectifs partagés. Cela s’appelle la diplomatie, et c’est ce qu’on avait toujours pratiqué dans le passé.
5. L’Union Européenne.
Mais il existe aujourd’hui une dimension qui était absente dans le passé : l’Union avec l’amorce d’une politique extérieure. Sur ce point la position américaine n’est pas claire. Les déclarations de Rice, la visite de Bush aux institutions, vont dans un sens. Les déclarations de Rumsfeld (à Munich notamment) dans un autre.
La proposition formulée au nom de Schröder à Munich a été balayée par la délégation américaine et le secrétaire général de l’OTAN. Mais elle soulève pourtant une vraie question. C’est que les structures de l’OTAN, processus de consultation efficace et bien rôdé, ont pourtant une faiblesse : elles ne permettent pas à l’Europe d’exprimer une voix collective, parce qu’il n’y a pas, dans l’OTAN, de place pour l’Union. Or, peu à peu, c’est évidemment vers une voix collective qu’on se dirige. Comment incorporer cette dimension dans le dialogue transatlantique est une question gênante – mais ce n’est pas une sotte question.