logo
Jihadi Terrorism – Where Do We Stand?
Second IRRI Conference on International terrorism
February 13, 2006

RADICALISATION PROCESS - UNDERLYING FACTOR IN EUROPE
Prof. Olivier Roy, CNRS

On continue en Europe -et l'affaire des caricatures sur Mohammed en est un bel exemple- de considérer souvent les musulmans d'Europe comme une " diaspora " voire une " tête de pont " du Moyen-Orient. Toutes les questions, non seulement de terrorisme mais aussi de radicalisation, d'expression des sentiments religieux, d'expression d'une identité religieuse apparaissant comme liées aux crises du Moyen-Orient. Il s'agit là d'une erreur de fait et d'une erreur de méthodologie.

Bien entendu, sur le plan affectif, beaucoup de musulmans en Europe sont sensibles à ce qui se passe en Irak, ou entre Palestiniens et Israéliens. Mais notre vision d'une radicalisation des musulmans d'Europe qui serait une conséquence des crises du Moyen-Orient est à la fois fausse et nous conduit dans une impasse.

Il s'est produit une mutation des phénomènes de terrorisme au cours des années 90 comme l'on relevé d'autres intervenants aujourd'hui. Dans la période 1970-1995, le terrorisme était " diasporique ". Les réseaux qui se radicalisaient en Europe le faisaient dans un objectif qui n'était pas du tout européen, mais " national ". Il s'agissait alors de faire aboutir une lutte en Algérie ou en Palestine et ces réseaux cherchaient en Europe un soutien logistique et des sympathisants mais n'étaient pas intéressés du tout par une stratégie européenne.
Les choses ont commencé à évoluer en 1995 en France avec le réseau Kelkal qui dénote un double phénomène. D'une part, l'instrumentalisation de jeunes musulmans européens par des mouvements, partis ou services liés à un pays donné (en l'occurrence l'Algérie) et, d'autre part, une vision des choses, chez ces jeunes, qui n'est plus du tout " nationale ", qui ne vise pas à promouvoir la mise en place d'un Etat islamique dans un pays donné. Ces jeunes rejoignent désormais la cause parce qu'elle est globale, mondiale et transnationale.

Le phénomène de radicalisation aujourd'hui en Europe est avant tout un phénomène de déterritorialisation. Cela est notamment perceptible si l'on songe au fait que nous n'avons pratiquement aucun exemple d'un jeune né en Europe de parents venus d'un pays musulman, qui retourne dans ce pays musulman faire le "djihad " ou la révolution islamique. Ces jeunes ont plutôt rejoint des "djihads " globaux et, à l'exception de deux Pakistanais Britanniques, aucun n'est allé en Israel-Palestine. Cela est intéressant car si il est évident que la situation palestinienne participe à la radicalisation des jeunes musulmans, peu de jeunes musulmans de seconde génération en Europe sont allés faire le "Jihad " en Palestine. Bien plus d'Allemands ou de Japonais qui sont allés en Palestine faire le coup de feu pour soutenir les Palestiniens. Le soutien de la Palestine est une caractéristique de l'Extrême gauche européenne et japonaise, pas des musulmans.

Où est ce que sont allés ces jeunes ? Ils sont allés en Bosnie, en Tchétchénie, en Afghanistan, au Cachemire et aujourd'hui ils vont en Irak. Cependant, ils ne vont en Irak pour aider à la création d'un Etat islamique en Irak mais pour se battre contre les Américains : leur vision du monde est globale. Leur objectif est l' " oumma", la communauté de tous les musulmans, qui est une communauté virtuelle, déterritorialisée. Ce qui explique ce qui a été dit par nos deux intervenants policiers ce matin : il n' y a pas d'espace de négociation parce qu'il n'y a pas de territoire à négocier : cette oummah est virtuelle et pas territoriale.

On sait ce que veut l'IRA irlandaise, l'ETA basque, le " Hamas " palestinien, le " Fatah " et les Tchétchènes. Dans le fond, on se bat pour des choses qu'on a en commun, de l'Etat, du territoire, du drapeau, du passeport, de la citoyenneté, etc. Il y a un espace de négociations politiques. Ce n'est pas un " clash" de valeurs. On partage dans le fond la même vision de ce pourquoi on se bat, de la nation, du territoire, de l'identité, etc.

Par contre, chez ces jeunes radicalisés de seconde génération aujourd'hui, il n'y a pas d'enjeux territoriaux. On attribue aux gens de " Al-Qaeda " l'idée de créer un grand " Califat " dans le Moyen-Orient, mais on a très peu d'éléments objectifs pour dire cela.
On considère souvent que Zawahiri est l'idéologue d' " Al-Qaeda " mais c'est parce que c'est le seul qui écrit de longs textes. Nous, nous avons besoin de textes pour comprendre les gens mais on peut douter que les jeunes qui se radicalisent ont lu en arabe les textes de Zawahiri. Ils n'ont pas plus lu les textes de " Zawahiri " que les jeunes qui ont rejoint la bande de " Baader Meinhof " n'avaient lu le " Capital ". Mais une fois en prison, effectivement, beaucoup d'entre eux lisent le Coran. La prison est très souvent un lieu de rationalisation de l'engagement, mais l'idéologisation n'est pas forcément la cause de l'engagement.

Revenons brièvement sur leur profil. On constate que les jeunes qui se radicalisent, ont presque toujours un parcours occidental. Ils sont soit nés en Europe, soit venus très jeunes en Europe, soit ils sont établis en Europe et pratiquement aucun d'entre eux n'a une formation religieuse traditionnelle. Quand ils ont fait des études- ce qui n'est pas toujours le cas- ce sont des études d'urbanisme, d'informatique, de sciences,… mais jamais des études théologiques. Dès lors, l'image des madrasas qui fabriquent des terroristes est peut-être vraie au Pakistan et en Arabie Saoudite, mais fausse en Europe!

Une autre image répandue est le rôle des mosquées dans la radicalisation. Or, on constate souvent que les jeunes se radicalisent d'abord et recherchent ensuite la mosquée dont l'imam qui correspond a leurs idées. Ce fut le cas de Zacarias Moussaoui, qui s'est radicalisé en France avant de rejoindre la Grande-Bretagne - pour apprendre l'anglais, ce qui est une demande d'occidentalisation- où il entend parler de la mosquée Finsbury Park parce qu'elle est radicale. Il va écouter l'imam Abu Hamza qui vient d'être jugé. Il vient l'écouter parce qu'il est radical. Il ne va pas par hasard dans une mosquée. Ce n'est pas au bout de dix séances de mosquée que, d'un seul coup, les paroles de l'imam transforment un gentil garçon en violent terroriste. Dans tous les cas survient d'abord la rupture, c'est la radicalisation. Pour la comprendre, il faut distinguer deux choses qui sont difficilement distinguables : la radicalisation religieuse et la radicalisation politique.

La radicalisation religieuse va bien au-delà du terrorisme, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui le salafisme, le wahhabisme et autres. La plupart de ces jeunes qui sont passé au radicalisme, sont devenus des " born again " en Europe et, de façon intéressant, l'Europe exporte son radicalisme islamique à l'étranger. Ainsi, l'assassin de Daniel Pearl au Pakistan était né en Angleterre et était un étudiant brillant de la London School of Economics qui parlait évidemment bien mieux l'anglais que l'ourdou -son procès s'est d'ailleurs fait en anglais.
Pourtant, en Europe, la perception est inverse : on a l'impression que des foyers de radicalisation dans les pays musulmans envoient des gens qui viennent attaquer l'Europe.

Comment se fait cette radicalisation? La plupart du temps, il s'agit de gens de seconde génération d'immigration. Il n'y a pas d'éléments socio-économiques déterminants. La question de l'intégration au sens strict est un faux problème car si tous les gens mal intégrés passaient au terrorisme, on aurait un million de terroristes en Occident. Ces personnes ont une deuxième caractéristique : ils sont déculturés. Ils ne se revendiquent absolument pas de l'Islam de leurs parents, et au contraire, ils considèrent la plupart d'entre eux que leurs parents sont de mauvais ou de piètres musulmans et, à quelques exceptions près, les parents sont les premiers surpris du virage radical de leurs enfants. Ainsi, certains terroristes du 7 juillet à Londres, ont été identifiés très rapidement parce que la famille a téléphoné en disant " Mon fils est absent, je crains qu'il ne soit parmis les victimes de l'attentat ". De même, la mère de Zacarias Moussaoui ne comprend pas ce qui s'est passé.

Les convertis sont aussi un facteur important. Ils sont présents dans tous les réseaux terroristes. Pourquoi ? Des gens d'origine antillaises, jamaïcains, portoricains, des anciens drogués rejoignent des groupes islamistes. Souvent, ce sont des gens qu'ils connaissent, des gens de leur quartier. Ce phénomène de groupe est très important. Le passage vers le terrorisme se fait dans le cadre d'un petit groupe. Ca peut être des copains de fac, d'une bande d'un quartier, des gens qui étaient des commerçants dans la même rue comme à Madrid, des combattants qui se sont rencontrés en Afghanistan.

Pour eux, quelqu'un de plus âgé, qui a été en Afghanistan (ou le prétend), est attirant. Ils ne sont plus intéressés par la violence à Paris. Ils veulent faire le Jihad et attaquer les Américains. C'est une grande chose ! Pour les jeunes qui ont un problème d'image d'eux-mêmes et qui ont été dans un parcours d'autodestruction. Ceci contredit une autre image répandue qui fait de l'attaque suicide un élément spécifique à l'Islam alors que nous nous trouvons aujourd'hui dans une structure où de nombreux jeunes se suicident. C'est ce même phénomène que l'on retrouve quand les jeunes américains vont avec un kalachnikov dans leur école, tuent des personnes et se suicident ensuite. Il s'agit d'une mise en scène de sa mort. Cela ressort d'un individualisme exacerbé et pas du tout d'une idée de fusion dans la communauté.