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  Conference notes EGMONT



Résumé de la conférence

" Religions meurtrières"

Elie BARNAVI,
Directeur du Musée de l'Europe
Bruxelles, 20 février 2007


Summary. This is not an official record of proceedings and specific remarks are not necessarily attributable.

Elie Barnavi, Directeur du Musée de l'Europe et ancien ambassadeur d'Israël en France (2000-2002), a présenté son livre "Religions meurtrières". Son objectif n'est pas d'analyser le contenu des religions, pas la Vérité absolue, mais la dimension politique de la religion, "l'articulation du politique et du religieux". "Il s'agit surtout des religions dites du Livre, les seules religions véritablement politiques, qui ont un potentiel de violence politique: le judaïsme, le christianisme et l'Islam", a souligné M. Barnavi.

Quelques réflexions préliminaires
M. Barnavi a mis en lumière trois points:
a) pour comprendre les raisons du comportement des hommes, le contenu théologique du système religieux n'est pas pertinent, mais c'est bien la manière dont ce système fonctionne en tant qu'institution sociale et politique dans un contexte historique donné qui est relevant ! Il faut tenir compte de l'évolution de l'interprétation des Livres.

b) les rapports entre religion et politique ne sont pas les mêmes dans toutes les religions.
Seul le christianisme a connu une distinction immédiate et fondamentale entre deux ordres: l'ordre spirituel et l'ordre temporel. Jésus et Saint Paul apparaissent en effet dans un Etat déjà constitué: l'Empire romain. Ce n'est ni le cas du judaïsme ni de l'Islam !

c) Dans les langues européennes, la religion est un domaine d'activité humaine conçu comme distinct d'autres activités humaines. Barnavi a attiré l'attention sur le fait qu'en hébreu ou en arabe, il n'y a pas de mots pour dire "religion". L'hébreu a dû emprunter un concept persan, "dat", qui revêt le même sens. "Religion" en arabe se dit "din", la Loi. La tentation théocratique a existé en Occident, mais elle a été battu en brèche par l'émergence de l'Etat moderne. Or, en fait, cet Etat moderne ne pouvait être "laïc" (dans le sens de Machiavel). Le terme "laïc" n'a pas d'équivalent dans le judaïsme et l'Islam. L'Islam est la religion d'Etat. Israël est un Etat laïc, mais la laïcité est limitée.

Selon M. Barnavi, "tous ces caractéristiques sont des produits d'une longue histoire et ils doivent pouvoir nous aider à mieux comprendre le phénomène de la religion radicale". Aujourd'hui, la violence religieuse angoisse l'Europe.

La religion radicale
Le monothéisme est bien la religion la plus "tentée" par la violence fondamentaliste. Pour M. Barnavi, le fondamentalisme, qui est selon lui le retour aux fondamentaux de la foi, et l'intégrisme, qui est l'attitude consistant en refuser toute évolution au nom du respect de la tradition, ne sont pas nécessairement violents. Pour M. Barnavi, "le phénomène fondamentalisme révolutionnaire est la religion faite politique, c'est l'investissement de l'ensemble du champ politique par la religion. C'est la religion qui fonctionne comme une idéologie totale". Les causes de ce fondamentalisme sont les mêmes partout: incapacité à concevoir un domaine politique propre indépendant de Dieu mais aussi et surtout incapacité à se mesurer aux défis de la modernité.

M. Barnavi a également brièvement évoqué le fondamentalisme révolutionnaire en Israël et dans les pays musulmans.

En Israël, il existe une attitude très minoritaire que M. Barnavi appelle "fondamentalisme révolutionnaire dans un seul pays". Le judaïsme n'est pas une religion universaliste et le travail de conversion, et donc de violence religieuse, se fait à l'intérieur. Si l'on veut savoir de quoi il est question, il faut remonter à l'idéologie sioniste, qui est émancipatrice et laïque. Le judaïsme orthodoxe a violemment rejeté le sionisme. Une frange orthodoxe, au début très modérée, est venue au sionisme, s'est radicalisée plus tard et a fini par produire le néo-sionisme qui a renversé le perspective du sionisme original.  Depuis la guerre de '73, cette franche a dicté l'agenda national, mais l'Etat israélien a eu le dessus et ces groupes minoritaires ont peu de poids dans les décisions politiques. Il est clair pour M. Barnavi que "la véritable signification du désengagement de Gaza est à chercher sur le plan intérieur, dans le coup de frein brutal imposé aux fondamentalistes révolutionnaires juifs".

L'Islam est une religion missionnaire à vocation universelle. L'Etat est souvent despotique, mais faible (il manque de légitimité) et il subit un échec économique. Les sociétés sont aisément noyautées par des associations islamistes puissantes et parfois plus efficaces que l'Etat. L'objectif immédiat de l'Islam radical est le réislamisation des sociétés musulmanes et, à terme, la restauration du Califat. Dans le conflit israélo-arabe, l'islamisme est considéré comme le seul moyen pour combattre efficacement l'Israël.

Quel est l'issue du combat?
En ce qui concerne Israël, le rêve du grand Israël des intégristes juifs est virtuellement terminé. Dans l'Islam, l'issue de ce combat est incertaine et les islamistes bénéficient des réseaux associatifs impressionnants et des discours simples qui parlent au coeur des masses.

Selon les pessimistes, la guerre contre l'intégrisme musulman doit encore commencer. Cette guerre est sale et va affecter de plus en plus notre niveau de vie et notre liberté. L'Occident, surtout l'Europe, est très mal préparé à ce combat, comme les Etats arabes ne sont pas prêts à relever le défi démocratique. Pour briser le cercle vicieux du sous-développement et de la religion radicale, il faut une véritable révolution culturelle.

Selon les optimistes, la crête de la vague islamiste est derrière nous; en pays d'Islam, la preuve est faite que l'intégrisme n'est pas la solution. La modernité garde un grand pouvoir d'attraction. Parfois, même si les jeunes haïssent l'Occident, ils portent des Nike et écoutent de la musique moderne.

M. Barnavi ignore quelle vision a raison, mais il croit savoir comment combattre ce fascisme du 21e siècle: "militairement, et ce sans faiblesse, mais aussi en s'attaquant à sa principale cause: la misère, le sous-développement et l'ignorance; ici, en Occident, en revenant à une conception plus ferme de l'intégration des immigrés". Pour lui,  les modèles britannique et français d'immigration ont fait faillite: le premier modèle est multiculturaliste et mauvais en son principe et le deuxième est juste dans son principe mais n'est plus appliqué. On a besoin d'une manière plus forte pour intégrer l'autre et l'Occident doit se battre pour ce qu'il estime être fondamental, pour ses propres valeurs.

 

Q&A session:

Elie Barnavi nous exhorte à ne pas croire que le règlement des conflits locaux mettra fin au terrorisme islamiste ou à l'existence d'Al Qaeda. Le phénomène de l'islamisme ou du fondamentalisme révolutionnaire juif a des raisons religieuses et il se sert des raisons politiques, économiques etc. pour le recrutement. Al Qaeda continuera à exister, puisque sa logique transcende les problèmes locaux.

Il met l'emphase également sur le fait qu'un musulman éclairé lui est plus proche qu'un juif fanatique. Combattre la barbarie qui aujourd'hui prend la figure de l'islamisme radical est essentiel. Il incite l'Occident à comprendre que les valeurs universelles sont importantes pour tout le monde, mais aussi à parler avec des musulmans et aux forces vives de la société musulmane en France et en Belgique.

Il ne suffit pas de laisser les cultures s'épanouir chacune de son côté du mur pour qu'une société harmonieuse jaïsse spontanément de ces milles cultures. L'orateur affirme ainsi que nous vivons depuis des générations dans ce mensonge du multiculturalisme qui est une chimère. Il prône par contre une aide enfin massive à l'intégration et au développement.

Selon M. Barnavi, imposer la démocratie à l'américaine ne fonctionne pas parce que les urnes ne sont que la sanction de la démocratie, sûrement pas son point de départ. Il faut dialoguer avec les élites sur place en favorisant le développement et en y puisant les éléments modernisateurs démocratiques.

Concernant la distinction entre la politique et le religieux, M. Barnavi dit que " l'Islam l'a connu plus que l'autres, mais l'Islam a fini par frapper l'Etat d'illégitimité. En fait, le seul Etat légitime a été celui créé tout au début par le prophète et ses successeurs immédiats. L'Etat illégitime n'est pas capable de légiférer. En Occident par contre, il y a la légitimité de l'Etat et celle de l'Eglise, qui n'a jamais prétendu que l'Etat n'était pas légitime".

M. Barnavi confirme que la différence entre les trois religions dites du Livre et les religions orientales provient du fait que les polythéismes n'ont pas de Vérité à proposer et qu'ils sont tolérants par définition. En outre, le temps chez eux est cyclique, mais dans nos religions, le temps est linéaire: il y aura un fin de l'Histoire. Nos religions prétendent de parler au nom d'une Histoire et d'une Vérité absolue.